Philosophie/Un philosophe à l'épreuve des faits

Un philosophe à l’épreuve des faits | Sur la religion

La Cène

La Cène

La première notion que je voudrais interroger dans ce cadre est celle de religion. En effet, les attentats ont été commis au nom d’une religion. D’ailleurs, je n’oserai pas me risquer dans une analyse précise de telle ou telle religion, je tenterai d’examiner la notion en tant que telle dans sa généralité. Evitant donc d’interroger la croyance de telle ou telle communauté, je propose une réflexion générale sur les religions et sur des faits déterminés liés aux religions. Adoptant la méthode philosophique, avant de donner une réponse, au moins est-il nécessaire de poser la question, méthode ignorée, semble-t-il, de nos « lauréats » de la philosophie pour les masses. Ma réflexion sera donc structurée, assez librement, sur une série de questionnements :

  • Puisque les attentats ont été commis au nom d’une croyance religieuse, d’une religion, rappelant ainsi les nombreuses guerres faites au nom de Dieu, cela signifie-t-il que les religions sont mauvaises en soi ? Ou faut-il considérer que la religion n’est pas une totalité unifiée, et parler ainsi de formes religieuses multiples qui présenteraient des caractéristiques différentes ? Ce questionnement peut être formulé plus brutalement : les religions sont-elles une aliénation à détruire pour libérer les hommes ou existe-t-il des formes religieuses bénéfiques, indifférentes ou tolérables ?
  • Si tel est le cas, à partir de quels critères juger du caractère « approprié » des formes religieuses ?
  • Si la religion peut être fanatique (d’autres idéologies peuvent l’être aussi), comment introduire à l’intérieur des religions sans les détruire un sens critique permettant de nuancer le dogmatisme religieux ?
  • Puisque la tolérance est un principe universel, le croyant doit tolérer les morales athées, et l’athée doit respecter la morale religieuse, dans la mesure où ces morales sont privées et ne mettent pas en danger le vivre ensemble, comment pouvons-nous instaurer un dialogue entre les religions, entre les cultures, entre l’athéisme et la religion, entre les communautés, en un mot, entre des raisons ?

Commençons donc par isoler ce qu’on appelle le fait religieux que je distinguerai de la religion. La notion de « fait religieux » a l’avantage de considérer les pratiques religieuses d’un point de vue formel et universel, puisqu’elle peut être, dans un premier temps, désolidarisée de la notion de religion en tant que telle. Le fait religieux rappelle que la religion n’est pas une totalité unifiée, elle est faite d’une grande diversité d’approches. Occulter cette diversité nous empêcherait d’analyser correctement les phénomènes dont nous voulons parler. Un fait religieux désigne un acte (activité), une attitude (comportement, disposition psychologique), un geste (rite, culte) d’un ou de plusieurs hommes fondé sur la croyance au divin et dont la finalité est de mettre en relation l’homme avec ce divin. La relation cultuelle est alors faite d’un symbolisme mystérieux que la logique rationnelle ne peut justifier. C’est pourquoi le fait religieux est associé à la croyance ou à la foi.

Le divin peut revêtir plusieurs figures, mais il reste ce qui est 1) supérieur/séparé/transcendant, 2) sacré, 3) archétypal (l’origine et le commandement), être (absolu ou non) auquel le croyant rend un culte empreint de respect et de crainte. Le divin est, en ce sens, toujours supérieur à l’homme, et c’est cette supériorité ou transcendance (dans le monothéisme en particulier) qui donne à l’homme et au monde l’existence, le sens et l’ordre. Ici, je souligne l’utilité de la distinction entre fait religieux et religion, car un fait religieux peut être isolé de la religion. De la même manière, les religions sont très distinctes entre elles, et des formes animistes de religion primitive ne peuvent être assimilées totalement avec les religions monothéistes (ce que d’ailleurs les religions monothéistes n’ont cessé de revendiquer).

Emile Durkheim

Emile Durkheim

Plus fondamentalement, un fait religieux est ce qui élève l’homme à la dimension symbolique du sacré.   Ainsi, Durkheim [Les formes élémentaires de la vie religieuse, (1912), Livre de Poche, 1991, pp. 92 – 93] fait de la distinction entre sacré et profane un fondement de la religion : toute religion se constitue sur la classification des choses, des êtres et des symboles à partir de cette distinction. Une communauté religieuse est donc une communauté dont l’unité vient d’une identification partagée entre tous à propos de ce qui est sacré et profane. Et ce partage peut se faire en l’absence de Dieu (personne divine) qu’il ne faut pas confondre avec le divin (le divin étant l’être transcendant et sacré, quelle que soit sa nature). Mais, de ce point de vue, Durkheim préciserait la définition du fait religieux : ce qui traduit le culte en une valeur sacrée ou un être sacré. Car, le transcendant est toujours existant.

Je vais maintenant m’arrêter sur la notion de religion, et plus particulièrement sur la religion monothéiste (pour des raisons philosophiques et historiques). La notion de religion ajoute une signification de taille au fait religieux : la religion est une « institution sociale caractérisée par l’existence d’une communauté d’individus » (Vocabulaire technique et critique de la philosophie par Lalande). La religion est, par définition, liée à une communauté dont les membres sont réunis autour de croyances, de rites, de cultes et de formules partagés entre eux. Ils partagent aussi un lieu qui représente le passage du profane au sacré, le temple, l’église, la synagogue, la mosquée, etc. En un certain sens, la religion fait la communauté. Et quand elle est exclusive à l’intérieur d’un territoire donnée, elle fait la société. Même si la religion peut se dire d’un système individuel de sentiments, il reste que c’est le premier sens indiqué qui nous interroge fondamentalement. La religion fait d’autant plus la communauté qu’elle exige une morale commune, et quand elle est associée au pouvoir politique, elle peut même être au fondement de la justice, etc. Dès lors, la religion exerce une autorité ou un pouvoir sur la société : cette autorité peut n’être que privée, comme dans un système démocratique et laïque, mais elle peut être associée au pouvoir politique. Par conséquent, les religions ont nécessairement une répercussion sur le vivre ensemble, à tout le moins dans la sphère de la communauté religieuse puisqu’elle fonde une morale, une éthique, une pratique, etc. Ainsi, une communauté religieuse se rassemble autour d’une morale déterminée par la structure sacré/profane qui la caractérise.

La religion monothéiste s’est distinguée par l’adoption d’un unique Dieu, ce qui l’oppose à la religion polythéiste ou aux religions animistes. D’après Voltaire, le polythéisme gréco-romain, grâce à son acceptation de la multiplicité des dieux, tolérait les dieux des autres religions à partir du moment où cette tolérance ne remettait pas en cause la hiérarchie politique. En effet, il est possible de distinguer les religions cultuelles (religions qui rendent un culte aux dieux afin de les associer à leurs entreprises humaines) et les religions morales (dont le sens est de faire en sorte que le croyant par la poursuite d’une morale, d’une discipline s’élève à la divinité), le polythéisme étant essentiellement cultuel (en tout cas le polythéisme gréco-romain). Remarquons d’ailleurs que les philosophes grecs ont remis en cause la religion cultuelle (indifférente à la moralité) et qu’ils ont tenté de faire de Dieu un être absolu associé au Bien (comme le font Platon et Aristote). Cependant, par la diversité des dieux et l’indifférence de la religion à l’égard d’une morale d’élévation spirituelle, le polythéisme se moquait de la croyance aux autres dieux, tant que cela ne desservait pas le rapport du culte et du pouvoir politique. D’une certaine manière, le monothéisme introduisit les idées de mono-morale, mono-culte, mono-autorité, etc. Autrement dit, avec le Dieu unique, apparaît la morale unique, le culte unique, l’autorité unique, ou en tout cas, la position explicite d’une religion vraie ou supérieure aux autres. C’est cet ensemble d’identifications que le monothéisme a entraîné par sa diffusion. L’étymologie du terme catholique indique clairement cette idée. Notons d’ailleurs le paradoxe dans lequel cette idée a plongé le catholicisme : d’un côté, il apparaît comme le plus ouvert puisque tout homme peut trouver le salut dans la voie du Christ, et d’un autre côté, il apparaît comme une religion fermée parce qu’elle a voulu s’imposer à tous. Par l’unicité de Dieu, Dieu n’est plus l’objet d’un récit temporel, comme dans la plupart des mythes primitifs, Il est l’éternité, l’immuable, en un mot l’Absolu, et l’Absolu est le transcendant, le sacré, le commandement absolu.

Dès lors, la religion peut mener (caractéristique qu’elle partage avec d’autres formes d’autorité ou de pouvoir) à l’intolérance parce qu’elle pose des dogmes et des normes absolus comme le Dieu qui les fonde. Elle pose, en même temps, une classification  entre ce qui appartient au sacré et ce qui appartient au profane, faisant de cette classification un fondement de la pratique religieuse. Pour répondre à notre première question, indépendamment de la vérité ou non de la foi religieuse, il faut remarquer que toute religion, en particulier le monothéisme, a une tendance naturelle à être dogmatique. Elle pose des dogmes qui déterminent ce qui est réellement, ce qui est sacré, ce qui est bon et juste.

Voltaire

Voltaire

Pourtant dogmatisme ne signifie pas fanatisme. Le fanatique est celui qui croit avoir une relation privilégiée avec le sacré et le divin, qui croit être chargé par le divin d’une mission, ce qui lui confère, à ses yeux, le droit, la légitimité et le pouvoir de contraindre les autres à ses propres convictions religieuses quels que soient les moyens utilisés, avec une particulière accointance pour l’usage de la violence. La violence apparaît comme le moyen le plus approprié pour contraindre le mécréant qui est par définition déviant et inférieur. D’un point de vue critique, la violence est l’ultime recours pour contraindre l’autre à ce qui ne peut être justifié rationnellement et raisonnablement.

Si cette tendance suit son cours sans limites, la religion s’apparente alors à un système « totalisant » et « intolérant ». Il y a de très nombreux exemples historiques qui illustrent ce fait. Force est même de constater que c’est aussi la tendance « naturelle » des formes primitives de civilisation qui excluent, comme le remarque Lévi-Strauss, les autres cultures de l’homme. Il revient donc aux religions de mettre en œuvre une critique des formes religieuses fanatiques afin de condamner le fanatisme comme forme déviante et inacceptable de la religion, elles ont à extraire de leurs seins les formes fanatiques de pratique et de croyance par une critique intransigeante de celles-ci. Je souligne le fait que cette mise à distance doit se faire par les savants religieux eux-mêmes, et non pas seulement par ceux qui n’appartiennent pas à la communauté religieuse.

Or, c’est là où toutes les difficultés apparaissent : comment un dogmatisme peut-il accepter une forme de critique interne ? Pourtant, c’est bien le défi, à mon avis, des religions dans un contexte historique qui remet en cause leur dogmatisme. Cependant, n’oublions jamais que dogmatisme et fanatisme ne se rencontrent pas seulement dans les religions.

Pour conclure, les religions doivent se constituer en dogmatisme ouvert et tolérant. Dogmatique, toute religion le restera plus ou moins, car, dans le cas contraire, elle se nierait et s’autodétruirait. Ouverte et tolérante, les religions devront s’y efforcer sans renier leur identité, en laissant aux autres religions ou aux morales athées un droit d’exister et un droit de s’exprimer. Mais la société démocratique et laïque ne doit pas être en retour un athéisme de combat, mais doit reposer en droit comme en fait sur une neutralité vis-à-vis des convictions philosophiques et spéculatives, vis-à-vis des formes religieuses de pratique (à part dans des cas que nous déterminerons plus tard) et doit reposer sur une défense des droits fondamentaux. Car, comment cette société pourrait-elle revendiquer la tolérance des religions face à ce qui n’est pas religieux sans être elle-même tolérante dans une certaine mesure à l’égard des croyances religieuses ? Ce serait contradictoire à moins de penser que la religion est en soi aliénation. Mais si cette dernière idée pourrait se défendre philosophiquement, elle ne peut, en aucun cas, devenir un principe de l’action politique sans quoi la société démocratique et laïque serait plus dogmatique encore que le dogmatisme qu’elle combat, et mènerait à l’exclusion d’un pan entier de l’humanité.

Convenons donc, d’après ce qui précède, que les actes de terrorisme vécus en France sont du ressort d’une forme fanatique d’une religion, forme associée à un contexte politique de conflit entre des communautés ; que la religion musulmane n’est pas dans sa totalité ni dans son unité associée à un tel fanatisme ; mais que celle-ci, comme d’autres religions, doit opérer une critique de ce fanatisme et extraire de ses pratiques les formes religieuses « inappropriées ». Et ceci vaut pour l’ensemble des religions. Il ne faut pas occulter, mais ce n’est pas mon propos pour l’instant, l’ensemble des facteurs et des causes d’ordre politique, géopolitique, économique et social dans le terrorisme. Car, finalement, le terrorisme doit certainement être traité comme un problème politique et non comme un problème religieux ou culturel.

La logique de ce raisonnement nous mène à la question de la détermination de ce qu’est une forme « appropriée » de la religion et les critères qui permettent de les établir.

© Philarété

Retrouvez l’introduction de ce texte en cliquant ICI

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14 réflexions sur “Un philosophe à l’épreuve des faits | Sur la religion

  1. Pingback: Un philosophe à l’épreuve des faits | Introduction aux problèmes | Un Philosophe

  2. « La religion est, par définition, liée à une communauté dont les membres sont réunis autour de croyances, de rites, de cultes et de formules partagés entre eux. Ils partagent aussi un lieu qui représente le passage du profane au sacré, le temple, l’église, la synagogue, la mosquée, etc. En un certain sens, la religion fait la communauté. »

    Donc la Franc-Maçonnerie serait une religion qui ne veut pas dire son nom? (du fait qu’elle remplit les conditions énoncées ci-dessus)

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    • Mais la F.M. remplit-elle les conditions énoncées ci-dessus ? Et la définition ci-dessus est-elle suffisante et satisfaisante… ? D’ailleurs, quelle est la référence de cette définition citée ?

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  3. Tout d’abord, la définition exposée est simplement opératoire et partielle, elle n’empêche aucunement des modifications et des compléments. Elle n’est pas définitive et absolue.
    Quand je dis « la religion fait la communauté », je ne veux pas dire que toute communauté est fondée sur la religion, mais que la religion n’est religion qu’à partir du moment où il existe une collectivité d’individus qui se rassemblent autour d’elle.
    Concernant la franc-maçonnerie, je ne sais pas trop. Je peux simplement poser 3 questions à ce sujet: 1) existe-t-il du sacré, des êtres sacrés, des symboles sacrés, etc.? 2) Y a-t-il unité de pensée autour d’un système de dogmes? Un corpus commun de croyances? dont le partage est nécessaire sous peine d’exclusion? 3) Y a-t-il autorité d’hommes, de textes fondateurs, etc.?
    Or, peut-être la franc-maçonnerie ne revêt pas de manière claire et évidente l’ensemble de ces caractéristiques.

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    • « Je peux simplement poser 3 questions à ce sujet: 1) existe-t-il du sacré ».
      réponse : oui, le temple est un lieu sacré, mais pas d’êtres
      sacrés, les symboles existent et sont très importants mais non sacrés.
      On y trouve aussi selon les obédiences ou les rituels, la présence sur un « autel des serments », du volume de la loi sacré (sans autre désignation)…qui peut être , la bible, le coran , la torah, ou une simple feuille vierge.
      2) Y a-t-il unité de pensée autour d’un système de dogmes? Unité de pensée oui, dogme non !
      Un corpus commun de croyances? Non , mais toutes les croyances sont respectées, même la non croyance.
      3) Y a-t-il autorité d’hommes, de textes fondateurs, etc.?
      Comme nous sommes en présence d’une asso type 1901, il y a effectivement un président secrétaire , trésorier.
      La FM en général est partagée en obédiences qui ont leur propre fonctionnement et leur propre hiérarchie au sein même de l’obédience.
      De textes fondateurs, etc.?
      Le texte fondateur le plus important et certainement le plus ancien est probablement « les constitutions d’Anderson »,(1721) tout le reste gravite autour.

      (Les Constitutions d’Anderson (initialement intitulées Constitution, Histoire, Lois, Obligations, Ordonnances, Règlements et Usages de la Très Respectable Confrérie des Francs-maçons acceptés) sont considérées comme l’un des textes fondamentaux de la franc-maçonnerie moderne.) source Wikipédia.

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  4. Selon ma compréhension, une religion monothéiste se doit de rester au plus près de ses dogmes et de ses origines, ainsi que de nier l’existence possible d’autres religions. Elle doit donc, si elle les nie, les combattre, et donc faire en sorte qu’elles disparaissent. Si elle ne le fait pas les autres le feront, et elle disparaîtra inéluctablement. Les comportements terroritstes ne seraient que le reflet de cette règle implacable liée à la survivance d’une religion monothéiste. La question qui reste sur la table est donc de savoir à quoi rime encore aujourd’hui de croire non pas en un Dieu, mais en une religion faite de dogmes et de nécessité de survivance « hors du temps »?

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  5. Merci pour votre effort. Je vous propose quelques remarques.

    « La religion est une « institution sociale caractérisée par l’existence d’une communauté d’individus » »

    « Tout d’abord, la définition exposée est simplement opératoire et partielle, elle n’empêche aucunement des modifications et des compléments. Elle n’est pas définitive et absolue. »

    Bien que partielle, cette définition pourrait néanmoins dénoter un aspect particulier du concept de religion et offrir un début de caractérisation, partiel mais suffisamment opérationnel. Dire que la religion est une « institution sociale […] caractérisée par l’existence d’une communauté d’individus » semble trivial, et non simplement partiel. Toutes les institutions sociales présupposent l’existence d’une communauté d’individus. Cela ne caractérise en rien la religion.

    « Quand je dis « la religion fait la communauté », je ne veux pas dire que toute communauté est fondée sur la religion, mais que la religion n’est religion qu’à partir du moment où il existe une collectivité d’individus qui se rassemblent autour d’elle. »

    Effectivement, si l’on suppose que la religion est une institution sociale et que toute institution sociale présuppose l’existenced’une communauté d’individus, alors la religion présuppose l’existence d’une communauté d’invididus. Dire cela n’offre aucun avantage opératoire, ce n’est qu’une simple corrélation logique. On ne sait pas comment la religion forme et modèle une communauté, ou inversement, comment une communauté d’individu forme et modèle une religion.

    En passant, il est envisageable que certaines pratiques religieuses refusent le média institutionnel et social, et se concentrent au contraire sur l’ascèse solitaire.

    Par ailleurs, l’aspect moral du phénomène religieux étant ayant été relevé, je m’étonne qu’aucune mention ne soit faite des passions. Aussi bien la mythologie Grec que les religions monothéistes, par exemple, développent une théorie et une éthique des passions. Je me demande si une compréhension des passions et de la vision du monde et de l’Homme qu’elles véhiculent ne pourrait pas aider à comprendre quel est le commun de la communauté sociale (ou le cas échéant le propre de l’ascète) pratiquant telle ou telle religion, et en retour, quel discours éthique et quelle explication métaphysique caractérisent telle ou telle religion. (s’il s’agit de développer une typologie des religions).

    Cordialement,
    Thomas

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  6. Trivial ou évident? La philosophie peut s’interroger sur les évidences ou les opinions considérées comme telles, et c’est même là une part de sa fonction critique. Je crois que la définition de Lalande qui est peut-être, je l’accorde, maladroite, cherche à indiquer qu’il n’y a pas de religion sans enracinement dans une communauté: elle est « instituée » c’est-à-dire établie sur une réalité sociale et non pas « seulement » individuelle. C’est d’ailleurs, je crois, le sens de la détermination faite par Durkheim qui constitue la notion de religion en rapport avec la société.
    Quand on dit qu’un ascète pratique de manière solitaire: le fait-il réellement de manière radicale? A ce moment-là, il doit constituer sa propre pensée. Car, si sa pratique est fondée sur une tradition, sur un enseignement donné par autrui, sur des textes transmis de génération en génération, alors quelque part il n’a pas une pratique solitaire, il appartient toujours à une communauté.
    La difficulté essentielle qui est posée ici, c’est le rapport entre la dimension sociale de la religion et sa dimension personnelle. Un homme doit vivre sa religion au plus profond de lui-même, mais alors, peut-être faut-il parler de « foi », de « conviction », et non de religion. Quand on parle de religion, c’est bien la dimension collective et sociale qui est prise en compte, et non pas la dimension personnelle, même si c’est au fond la dimension intérieure qui est essentielle dans une démarche spirituelle authentique.
    Enfin, le présent texte ne s’occupe que de manifester quelques pistes de réflexion sur la manière dont les religions peuvent s’insérer dans la société actuelle. Développer l’éthique des passions n’a pas lieu d’être ici. La dimension morale de la religion n’a été esquissée que dans la mesure où cette dimension agit sur la société, les règles politiques et les conflits entre les modes de vie.

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  7. De ce que j’en comprends, votre propos passe d’une description positive du phéonème religieux à l’énonciation normatives des conditions que devrait satisfaire une religion laique compatible avec le pluralisme morale de notre société. Je n’ai pas vu de tentatives d’explication du cheminement conceptuel, social et psychologique par leque une religion, sa communauté et chacun de ses membres peuvent satisfaire ces conditions, ou d’élucidation des obstacles handicapant la réalisation de cette exigence. L’acte terroriste incarne précisemment la victoire de ces obstacles psychologiques, sociales et conceptuelles. Je ne vois pas comment l’expliquer sans discuter de ces trois catégories de facteurs, c’est à dire discuter, pour telle ou telle religion, quelles passions humaines s’inscrivent dans quelle représentation du monde et quelles sont les régulations éthiques proposées par telle ou telle religion.

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  8. A proprement parler, un tel sujet, pour être traité de manière exhaustive, suppose bien plus qu’un simple article. Mais, vos indications sont tout à fait pertinentes et demandent à être réfléchies.
    Qu’une nuance me semble importante dans votre dernier propos. Je ne crois pas que l’acte terroriste soit une victoire de ces obstacles, car cela supposerait alors que la religion musulmane et les autres religions aussi se reconnaissent dans cet acte, le justifient, le comprennent. Je ne peux m’empêcher de croire que les conflits de religions sont bien souvent déterminés par des problèmes politiques qui n’ont rien avoir avec les croyances et, peut-être même, les obstacles dont vous parlez. On a connu des temps où les communautés religieuses pouvaient s’entendre en Orient comme en Occident. Le problème vient du fait que soit le pouvoir politique instrumentalise une religion pour contrôler les consciences et utiliser une institution, soit l’autorité religieuse voit dans l’alliance avec le pouvoir une aubaine pour diffuser sa religion (un peu à la manière de ce qu’a dit Hubrecht). Aussi non, la réaction conflictuelle aux autres religions se fait davantage sur le mode défensif, lorsqu’une communauté se sent atteinte dans son intégrité.
    Car, dans une société dite « démocratique », une grande majorité de croyants fait la distinction entre la sphère privée de la croyance et la sphère publique, et cette majorité accepte les lois à part quand elle considère que ces lois sont une menace à leur intégrité morale.En outre, les obstacles dont vous parlez sont inhérents, à des degrés de forces différents certes, mais inhérents à toute morale: une morale athée, par exemple, si je puis employer cette expression un peu imprécise, mais c’est pour aller vite, peut aussi présenter les mêmes obstacles (ne pas comprendre un croyant, développer une « phobie » des religions, etc.).
    A mon avis, ce dont vous parlez (les obstacles) revient à la notion d’idéologie (peut-être aurons-nous l’occasion d’en parler une autre fois): la religion se prête plus facilement à l’idéologie par sa forme psychologique, son dogmatisme, etc., c’est donc un danger qu’elle doit surveiller, c’est tout à fait vrai. Mais l’idéologie est toujours associée au pouvoir politique, elle est une justification d’un pouvoir politique, elle s’adosse donc, qu’elle soit religieuse ou autre, sur cette dimension du pouvoir politique, et c’est cette dimension qui développe les obstacles psychologiques, sociaux et conceptuels, et ce n’est pas une spécificité de la religion, même si le dogmatisme religieux s’y apparente davantage que d’autres formes de pensées.

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  9. Pingback: Un philosophe à l’épreuve des faits | Sur la tolérance et la liberté d’expression | Un Philosophe

  10. Analyse intéressante et pertinente. Si les religiosn doivent se constituer en dogmatisme ouvert et tolérant, il serait bon que cela soit aussi le cas des tenants de la laïcité.
    Pour écouter de temps en temps les Francs Maçons sur France Culture le dimanche matin, je retrouve les grands traits d’un fait religieux tel qu’il est défini dans votre article. Mais là aussi, je regrette leur intolérance vis à vis des religions. Pour eux, elles constituent clairement une aliénation.
    Il est donc temps pour moi d’attaquer « Sur la tolérance et la liberté d’expression.
    Merci aux tweets des @lesNCC qui m’ont permis de découvrir votre blog.

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