Philosophie

L’Odyssée du concept 

Ulysse et les Sirènes, mosaïque romane (Bardo National Museum)

Ulysse et les Sirènes, mosaïque romane (Bardo National Museum)

Ceci est une esquisse d’analyse du « concept » chez Hegel dans la Préface à la Phénoménologie de l’esprit. Dans la philosophie de Hegel, il y a un primat qui est donné à la question du mouvement, mais aussi du dépassement des limites. Ces problématiques qu’introduit et qui constituent la philosophie hégélienne demande à définir ce qu’est un « concept ». En effet, il ne peut avoir absolument la même signification, ni les mêmes fonctions que d’autres pensées du concept, comme par exemple, celle développée par Emmanuel Kant. Chez Hegel, il faut comprendre la pensée elle-même comme un mouvement de l’idée, un mouvement du concept lui-même, qui se développe en trois moments : comme logique, à comprendre comme l’identité, l’idée est en soi ; comme nature, autrement dit, ce qui va s’aliéner, s’extérioriser, se poser hors de soi, c’est-à-dire dans une différence avec soi ; et comme esprit, dans son retour à soi-même. Le concept n’est pas à considérer en tant qu’elle serait une simple notion, mais plutôt comme une méthode qui permet à l’esprit de réunir, dans un mouvement circulaire, les moments, les éléments du monde dans un tout, une totalité. Ce sont toutes questions, tous ces points fondamentaux qui vont articuler cette étude de ce que Hegel entend lorsqu’il parle de « concept ».

Chaque partie, chaque moment du système est un moment de vérité du tout. L’esprit est, selon Hegel à la page 67 de sa Préface, comme « concept sublime entre tous ». La philosophie doit se faire la saisie vivante de la vérité : elle doit se (ré)approprier ce qui est effectif, en le rassemblant dans une connaissance unitaire. Il y a une tendance à faire devenir science la philosophie. Hegel constate, effectivement, que la philosophie permet d’atteindre la chose-même [die Sache selbst]. Cette chose-même, expression typiquement hégélienne, caractérise « l’affaire de la pensée » comme dira Heidegger, c’est-à-dire la raison dialectique elle-même. Dans le concept, le système trouve l’élément de la vérité. Le système est l’auto-démonstration de ces mouvements. Hegel ne cherche pas à savoir ce qu’est le vrai mais comment le vrai s’auto-produit, car la vérité s’autoproduit dans l’automouvement du concept.

Le concept, ayant affaire à la contradiction, doit les supporter, les porter en-soi : le concept s’oppose aux représentations en les absorbant. Hegel distingue représentation et concept : il faut considérer la représentation en tant qu’elle est une pensée. On peut ainsi la définir et en faire une abstraction, une abstraction fixe, et subjective qui n’est pas elle-même une auto-recherche ou une auto-production du vrai. La représentation n’a pas pour finalité la vérité, mais elle une condition nécessaire pour atteindre cette connaissance scientifique, vers laquelle veut diriger la philosophie. Elle est, en effet, intrinsèquement liée au concept. La représentation est une source du vrai, elle permet la mise en mouvement du concept ; on pourrait dire, trivialement, qu’elle nourrit le concept, lui donnant la capacité de chercher du sens, de se mettre mouvement, en auto-mouvement circulaire sur lui-même. Dire la vérité de la représentation c’est accéder au spéculatif, et la philosophie spéculative doit porter la représentation jusqu’au concept.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel

Georg Wilhelm Friedrich Hegel

Le concept est de la pensée en acte, c’est-à-dire que si on le défini, on arrête son automouvement. Le concept est un mouvement de saisie et la saisie du mouvement, un mouvement de totalisation. Le concept doit porter la totalité du mouvement ou porter les moments qui font le tout. Nous pouvons nous demander si, ce mouvement est réel ou s’il se passe seulement dans la pensée ? Enfin, le mouvement du concept n’est-il pas seulement le concept de mouvement ? Le concept restitue le mouvement de l’être, en une saisie de l’identité dans toute cette différence. Le mouvement du concept est une auto-exposition du tout. Cette exposition n’est pas une unique forme pour exposer des résultats, comme elle le serait dans un tableau, mais elle est la plus vivante des questions : c’est ce que Hegel appelle « auto-exposition ». Ce tout se décompose en moments, il est un ensemble mouvant et articulé de moments. Ces moments dont parle Hegel sont les concepts, qui sont non loin des catégories ou des représentations : il les englobe dans son mouvement d’extériorisation. Le concept c’est l’indéfinissable, et les concepts sont ce qui servent à identifier, à fixer, à définir. Le concept cherche à rendre compte du maintenant : il se fait et se défait. Le mouvement du concept embrasse la totalité. Il faut noter qu’on ne peut pas définir le concept par les concepts. Il y a une forme d’universalité dans le concept, c’est pour cela qu’il doit se détacher, se séparer de la chose particulière autour de laquelle il s’affaire. Il définit toujours des choses données et finies. Le concept vient définir cette contrainte insignifiante des concepts. Il doit, à la fois, exprimer et supprimer ces choses définies. Pour connaître le concept, il faut absolument (se) plonger totalement dans le concept lui-même, il faut s’immerger entièrement et suivre le flux circulaire, cette sorte d’odyssée du concept, dans laquelle il se perd et se relève sans cesse dans la pensée.

Chez Hegel, la philosophie a pour but de produire de l’identique, mais une identité qui renferme de la différence. Or, la pensée de l’entendement fige, isole. S’il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas d’esprit. Du point de vue de Hegel, le concept est ce qui ne se laisse pas définir, le concept ne connaît pas de fixité du sens, il introduit du sens. Le concept remet du mouvement dans la pensée, d’où la difficulté, l’impossibilité de définir le concept. Le concept est de la pensée effective, de la pensée inscrite dans la réalité vivante de son mouvement sur soi-même. Il faut tenter de définir, cependant, tout ce qui est indéfinissable, c’est-à-dire remettre du mouvement par la pensée. Il faut ainsi (ré)inventer des concepts, il faut prendre très au sérieux le travail du négatif, explique Hegel. En effet, la négativité qui est le moment d’expérience, d’ « Erfahrung » nie l’identité, elle la refuse, l’exclue. C’est pourquoi, dans son œuvre, Hegel oppose concepts et catégories. Les catégories sont l’affaire de l’entendement. Il rejette les catégories, à cause de leur fixité ; alors que le concept contient le mouvement en lui. Il y a l’obligation de penser de façon cinétique, mouvante, en dehors de toute polarité, dichotomie, qui sont constituantes des catégories. Le concept doit pouvoir porter en soi sa propre négation. Il doit être le principe unificateur des couples conceptuels séparés.

Ce mouvement du concept, ou plutôt cet auto-mouvement sur soi-même peut se décrire sous la forme d’un cercle. Le cercle est une image prépondérante dans la pensée hégélienne, car elle décrit ce mouvement de retour sur soi-même, en s’extériorisant, du point de départ au point d’arrivée. Cet auto-mouvement est le producteur du sens du concept dans la pensée. Par ailleurs, nous pouvons comparer cette expérience circulaire qui met le concept hors de soi à l’œuvre d’Homère, à savoir L’Odyssée. Le concept fait une sorte de voyage comme Ulysse, qui quitte Ithaque pour revenir enfin à Ithaque, dans un voyage qui l’aura changé, mené dans la négativité du concept, de la connaissance, en lui donnant un sens. Lorsque Ulysse revient sur sa terre natale, il est à la fois le même et pas le même, un mixte d’identité et de différence, car son voyage, son « Erfahrung » lui a fait rencontrer différentes épreuves, obstacles, qui lui ont permis de construire et de se donner un sens, un mouvement vers lequel il tend et va tendre, c’est-à-dire une finalité. Dans L’Odyssée, Ulysse devra reprendre Pénélope et la libérer des prétendants ; le concept trouve son sens, en s’étant construit sur des déchirures – séparation de son lieu natal, pertes de ses camarades, par exemple – en ayant surmonté des obstacles à sa quête, son retour à Ithaque, à son retour sur lui-même. Nous pouvons filer cette métaphore liant le voyage d’Ulysse à l’expérience de la négativité du concept, il y a cette même question du retour sur soi-même, en tant qu’identité et différence, que même et autre. Ce mouvement circulaire cherche à renouer ce qui a été déchiré, séparé auparavant, dans un retour du concept sur soi-même, réunissant les différenciations, ne les laissant plus ouvertes.

Emmanuel Kant

Emmanuel Kant

 « Le concept s’affaire toujours autour d’une blessure » écrit Jacques Derrida. Le réel est tragique, une plaie mais le mouvement sert à (ré)concilier, à refermer la plaie. Les couples de concepts sont à (ré)associer, car ils ont été séparés, ce que reproche principalement Hegel à Kant. Pour lui, Kant a laissé ouverte les distinctions, n’a pas fait cicatriser la blessure infligée par la dissociation des concepts : il les a fixé, définit, et ainsi leur a retiré toute valeur de mouvement, de devenir et de vie de la pensée. En effet, la dissociation discursive et intuitive rend une clarté supplémentaire aux idées, aux choses. Kant veut rendre distincts les concepts. Il n’y a pas de dialectique chez Kant, ils laissent les oppositions ouvertes, sans les réunir. Hegel veut ainsi repenser, se réapproprier l’héritage kantien, dire mieux Kant que Kant, en (ré)unissant les concepts, en soignant les plaies. D’après Hegel, l’époque est marquée par l’oppression du concept de différenciation. Il exprime, à la page 43, l’idée selon laquelle il faut « réprimer le concept différenciateur, et donner le sentiment de l’essence ». Il cherche à casser l’adulation de la pensée de la limite kantienne. L’idéalisme de Hegel est une pensée de la transgression des limites, une pensée de l’absolu : ils pensent en outrepassant les limites que pense Kant. Pour Hegel, la dissociation est une violence, une blessure infligée au réel. Hegel se pose en médecin, en philosophe de la guérison de la séparation des concepts. Tout ce qui est séparé a entre soi et soi une béance. La philosophie hégélienne est une haine du vide, elle est une recherche à remplir le vide. Ainsi, l’accomplissent, ce remplissage est la correspondance entre l’objet et le concept. Cet auto-accomplissement est le travail du concept auquel Hegel adjoint un τελος : cet accomplissement doit être finalisé, c’est là qu’il prend son sens. Ce travail circulaire du concept n’est pas de nature mécanique.

Il faut une « patience philosophique », autrement dit, il faut considérer que tout vient à son heure, sans attente passive, mais dans le travail du concept. C’est ce qu’écrit Hegel dans sa Préface, à la page 145 : « Pensées vraies et intelligence scientifique ne s’acquièrent que dans le travail du concept ». Le spéculatif ne peut auto-produire son sens que dans la patience du concept, dans l’effort de la négativité. Le travail du concept est de se rendre lui-même adéquat à ce flux de l’être. Le concept griffe le réel : nous pouvons déceler une violence du concept infligée au réel. On peut connaître de deux manières d’opération du concept dans la philosophie de Hegel, soit en griffant, soit en caressant le réel ; autrement dit, soit le concept inscrit sa marque dans le concept, en forgeant la réalité qui l’intéresse, soit il s’étend superficiellement en englobant à son maximum le réel. Le savoir du spéculatif c’est le savoir de l’adéquation du concept et de l’objet. Nous revenons, ici, à ce que nous disions auparavant, à savoir que le travail du concept se fond, se confond dans un auto-mouvement dans lequel se perd le concept, dans lequel il est travaillé par l’expérience scientifique de la pensée, dans sa quête de la vérité.

Le concept est un maillon fondateur, et unificateur de la pensée de Hegel en général. Le concept, par double nature simple et protéiforme, expose la pensée hégélienne, qui est une philosophie du mouvement et l’unification de ce qui apparait foncièrement opposé et différencié. Le concept est aussi fondateur de la volonté et du projet dans la Préface à la Phénoménologie de l’Esprit de construire la philosophie en vue qu’elle devienne une science, un savoir. Hegel, en prenant le contre-pied de son époque, influencera, d’une certaine manière, une bonne partie de la philosophie du XXème siècle, avec des disciples importants, tel Karl Marx, ou la phénoménologie française.

 © Jonathan Daudey

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