Phénoménologie/Phénoménologie et marxisme/Philosophie

Phénoménologie et marxisme | La genèse du monde

Karl Marx et Friedrich Engels

Karl Marx et Friedrich Engels

Rappelons que Granel considère que Marx est le penseur de structures que la forme phénoménale manifeste, y compris lorsqu’elle les inverse. Chez lui, la matérialité est ce qui se saisit immédiatement. Pour Husserl, le monde phénoménal est également affirmé comme immédiatement saisissable. Mais la phénoménologie montre que par la réduction, on peut dépasser le positivisme, en ce que celui-ci se limite aux faits donnés, sans voir la part de création et d’interprétation que le phénomène suppose. La philosophie a d’emblée pour but de sortir de cette lecture naïve du monde. En ce sens, le renversement et la réduction comme voies proposées respectivement par Marx et Husserl semblent assez proches. Ce qui motive la démarche de Marx comme la phénoménologie est la recherche d’une genèse du monde phénoménal. L’autorité du monde existant tient dans son apparente positivité. Démontrer que le monde existant est l’effet de causes antécédentes et subjectives peut être une voie pour contrer cette autorité.

L’ajournement du monde dans la réduction n’est évidemment pas en accord avec le marxisme. Ce qu’il importe de faire pour Marx est de travailler à même le monde, de « se jeter dans ses bras », non de le réduire mais de le transformer.

Considérons que, dès ses débuts dans L’Idéologie allemande, le nouveau matérialisme marxien se confronte directement à la résistance du matériel que nous avons évoqué précédemment. Jusqu’à présent, le matérialisme était demeuré théorique, puisqu’il avait considéré le matériel comme une altérité. Il s’était représenté le monde matériel conceptuellement, presque monolithiquement. Mais si le philosophe conserve vis-à-vis du monde la distance du sujet vis-à-vis de l’objet, il ne pourra justement que le conceptualiser. Le nouveau matérialisme auquel appellent Marx et Engels culmine dans Les Thèses sur Feuerbach. Selon eux, ce dernier achoppe sur un point : le monde sensible n’est pas donné immédiatement et de toute éternité. Il n’est pas un objet simplement jeté devant ceux qui le perçoivent, et livré à leurs sens, mais un produit historique. Le matérialisme de Feuerbach est qualifié de matérialisme « intuitif »[1], puisqu’il saisit le monde uniquement comme intuition, ou comme concept, et qu’il l’objective. Or, la vision du monde ne peut plus se contenter d’être un constat passif. Elle doit, répétons-le, être un mode actif de se rapporter à lui.

Jean-Toussaint Desanti

Jean-Toussaint Desanti

Ce que vise le marxisme dans ses applications pratiques est l’adéquation entre la forme phénoménale et la forme-structure. Jean-Toussaint Desanti considère que le bolchevisme, qui a voulu appliquer le marxisme à la lettre, a manifesté une « inadéquation catastrophique »[2]. L’adéquation n’est pas un terme utilisé en soi par Marx. Cependant, l’histoire est bien pour lui un processus de dévoilement progressif du sens. Les étapes de la lutte des classes se lient dialectiquement à la conscience que celles-ci prennent d’elles-mêmes. Peu à peu, les prolétaires vont prendre conscience du fait que leur classe n’est pas une Erscheinungsform qui ne dépendrait pas d’eux, mais qu’elle est un produit. Par le moyen de la révolution, ils pourront produire pour eux-mêmes de nouvelles conditions. Cette transformation dialectique du donné en produit est un processus primordial pour le marxisme. Et c’est précisément autour de cette question de l’adéquation que nous pouvons continuer de tisser phénoménologie et marxisme en un réseau cohérent. L’adéquation n’est-elle pas en effet, pour Marx comme pour Husserl, l’horizon ultime de la philosophie ? Dans Les Thèses sur Feuerbach, Marx et Engels écrivent : « C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, et la puissance de sa pensée, dans ce monde et pour notre temps »[3]. Ce que l’homme doit prouver est la coïncidence (Zusammenfallen) entre le changement des circonstances et la pensée considérée comme activité humaine, c’est-à-dire l’incidence de la pensée sur le monde matériel. C’est dans ce terme de coïncidence que l’on peut entendre l’adéquation husserlienne. Husserl expose en effet dans Les Méditations cartésiennes la différence entre deux types d’évidences : l’évidence apodictique, dont l’ego cogito est le noyau, et qu’il peut seul se revendiquer d’incarner, et l’évidence adéquate. Concentrons-nous sur la deuxième. Dans l’évidence adéquate, il y a selon Husserl remplissement (Erfüllung) de la visée intentionnelle par l’intuition. L’intentionnalité est le mode sous lequel l’objet psychique se rapporte à un objet physique. Selon la phénoménologie, la perception est presque toujours tension en direction d’un objet. Lorsque la conscience intentionnelle se rapporte à un objet, elle le vise d’abord comme une esquisse (ein Abschattung) : il est lisse, il est froid. Comme chez Marx, l’illusion n’est pas supprimée dès lors qu’une nouvelle intuition l’invalide. Si je crois voir un bâtiment qui, lorsque j’en fais le tour, se révèle être une simple façade ou un décor de théâtre, cette illusion demeure par la suite, alternant avec les intuitions suivantes : elle a une influence sur la pensée. La quatrième Méditation cartésienne est particulièrement importante à ce titre. Husserl y considère que le moi, avec tout acte qu’il effectue, « acquiert une propriété permanente nouvelle. »[4] De fait, la conviction que j’avais de me trouver face à un bâtiment, même biffée par la conviction acquise qu’il s’agit d’un trompe- l’œil, reste mienne en tant qu’habitus. L’habitus est ce qui constitue l’identité à soi du moi : je suis l’ensemble de mes décisions. Suite à la réduction phénoménologique, je m’aperçois que toutes mes perceptions sont conditionnées par mes habitus. Je réalise que je vis dans un monde de significations que j’ai moi-même attribuées. Le monde phénoménal se découvre comme monde produit par la subjectivité, et par l’inter-subjectivité. En multipliant les expériences de l’objet, la conscience lui attribue une définition de plus en plus précise. Aucune synthèse ne peut atteindre l’adéquation complète, celle-ci est considérée comme une sorte d’idéal. L’imperfection originaire de l’évidence tend cependant à diminuer d’après Husserl[5]. C’est donc dans l’expérience de l’objet que l’adéquation s’obtient. De là à considérer que la pratique forge l’évidence la plus adéquate, il n’y a qu’un pas, que nous prendrons le parti de franchir.

La visée intentionnelle est presque toujours une manière pratique de se rapporter à l’objet. Je vise un objet dans un usage, selon un réseau de significations propres. Je me constitue, au gré de mes expériences, un milieu familier. Dans Sens et Non-sens[6], Merleau-Ponty rappelle un des concepts de Marx repris et développé par la phénoménologie. Dans son traité Économie politique et philosophie[7], Marx théorise l’ « objet humain ». Jusqu’alors, la philosophie n’avait pas distingué la maison, la rue, le champ, de tout autre objet naturel. Cependant, la signification que je donne à ces objets que je fréquente tous les jours leur est adhérente dans ce cas, elle est déjà une transformation. Je ne marcherai pas dans la rue dans laquelle j’ai grandi sans la charger de sens, de moments que j’y ai passés, de souvenirs que j’y ai laissés. L’objet m’apparaît à l’horizon d’une activité, d’un usage antérieur ou possible. Dans les Ideen II, Husserl explique ainsi : « C’est sous ce point de vue que [j’]appréhende [l’objet] : je peux l’utiliser à cet effet ; d’autres aussi l’appréhendent ainsi et il acquiert une valeur d’usage intersubjective, il est, dans le groupe social, apprécié et appréciable comme servant de la manière dite, comme utile aux hommes, etc. Désormais, c’est ainsi qu’il est « considéré » immédiatement ; puis ensuite comme une « marchandise » qui est mise en vente à cet effet, etc. »[8] Le monde n’est alors plus simplement intuitionné, ou conceptualisé : il se remplit du sens que j’y dépose. S’il me semble de plus en plus adéquat, ou familier, c’est grâce à ce remplissement progressif. Le risque de « matérialisme intuitif » qui guettait Feuerbach pour Marx est bien dépassé dans la phénoménologie. Le monde matériel n’est pas séparé de moi, puisqu’il est ce que je fais de lui, au fil de mon existence.

Dans cette deuxième partie, nous avons considéré, en nous appuyant sur les thèses du jeune Marx et du premier Husserl, que le sujet constitue le monde, et que la genèse du monde se fait dans l’ego. L’ego solipsiste a été dépassé, puisque le moi s’est projeté au dehors. Mais le sens de la dialectique marxiste est justement de renverser ce rapport. Certes, je produis le monde dans ses significations, j’ai donc tout pouvoir de le transformer. Mais le monde matériel me constitue également.

© Elise Tourte

Retrouvez la première partie de cet article en cliquant ICI

Retrouvez la deuxième partie de cet article en cliquant ICI

Retrouvez la quatrième partie de cet article en cliquant ICI

[1] K. Marx, Thèses sur Feuerbach, Dixième thèse, L’idéologie allemande, Editions sociales, 1976, p.5

[2] J.T. Desanti, Introduction de l’Introduction à la phénoménologie, Op.cit., p.16.

[3] K. Marx, Op.cit., Deuxième thèse, p.4.

[4]E. Husserl, Méditations cartésiennes, Vrin, 1953, Quatrième Méditation, §32, p.56-57.

[5]E. Husserl, Op.cit., Troisième Méditation, §28, p.52-53.

[6]M. Merleau-Ponty, Sens et Non-Sens, Gallimard, 1996, p.159

[7]K. Marx, Économie politique et philosophie, in Œuvres philosophiques, t.VI, A.Costes, 1937, p.30.

[8] E. Husserl, Ideen II, p.264-265.

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3 réflexions sur “Phénoménologie et marxisme | La genèse du monde

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