Littérature

Pseudo ou « la défense Gary » : un combat d’échec(s)

Romain Gary (Emile Ajar)

Romain Gary (Emile Ajar)

"Pseudo", Emile Ajar (Romain Gary)

« Pseudo », Emile Ajar (Romain Gary)

Gary est déjà un pseudonyme. En 1976, date de la parution de Pseudo, un certain Gary Veinstein, étoile montante des échecs, a lui aussi, pour des raisons politiques, changé de nom. Mondialement connu, Veinstein, devenu Kasparov, devient en 1984 champion du monde des échecs, après sa victoire face à Anatoly Karpov. Mais ce détail mérite t-il seulement d’être relevé ? Les deux hommes ne se connaissaient sans doute pas. Par ailleurs Gary a peu d’affection pour « le jeu des rois ». Après la publication de son roman Europa en 1972, ce dernier accorde une entrevue à François Bond, dans laquelle il déclare : « Il y a quarante ans que je n’ai plus ouvert un échiquier. J’ai abandonné, quand j’ai vu que ça devenait obsessionnel. Tu ne peux pas aller loin, aux échecs, si ça ne devient pas obsessionnel… Je me suis trouvé un jour, à vingt ans, couché dans la nuit à refaire une partie entre les grands maîtres Alekhine et Capablanca… Alors j’ai dit, basta. »[1]. Romain Gary ne croyait pas si bien dire ; l’expérience a prouvé que, dans une certaine mesure, le jeu d’échecs entretient avec la folie de nombreuses relations[2]. Comme les grands écrivains, les virtuoses de l’échiquier ont un style personnel. Certains grands maîtres sont qualifiés « d’agressifs », quand d’autres sont plutôt « défensifs ». Le joueur de « défense », comme le python capable d’étouffer une proie de la taille d’une antilope, bloque la partie, attend, avec patience, que son adversaire commette une erreur mortelle. Le point de départ de notre réflexion se trouve dans l’incipit de Pseudo : « J’avais pourtant élaboré un système de défense très au point connu dans le jeu de l’échec sous mon nom, la défense Ajar » (p.11)[3]. Nombreuses sont les ouvertures échiquéennes qui s’intitulent « défense.. ». On peut citer notamment « la défense nimzo-indienne », « la défense sicilienne », ou encore « la défense Caro Kan » etc. Ces débuts de parties portent très souvent le nom de leur créateur. A l’instar de la première : « la défense nimzo-indienne », elle est élaborée en 1920 par Aaron Nimzowitsch. Dans une perspective échiquéenne, on peut reprendre la formule inaugurale de Pseudo comme suit : « J’avais pourtant élaboré un système de défense très au point devenu connu dans le jeu [d’échecs] sous mon nom, « la défense Ajar ». Si le présumé auteur Pavlowitch crée « une défense » qui se nomme « Ajar », c’est peut-être qu’il résiste contre/avec quelque chose. Mais contre/avec qui ? Le jeu engagé dans Pseudo n’a « pas de commencement » (p.11). Il se joue dans un espace indéfini au croisement de la réalité et de la fiction. Pavlowitch, pseudo-auteur, livre sur l’échiquier de la fiction indices et pièges afin de cacher «ce rien que l’on ne saurait voir » (p.176)[4]. Ce « rien », c’est peut-être Gary lui-même, qui dirigerait, comme un dieu joueur d’échecs, sa composition. Une lecture consciente de la complexité de « l’affaire Ajar », permet de distinguer au moins trois figures d’auteurs : celle de Pavolwitch d’abord, auteur schizophrène, petit cousin de Romain Gary, pseudo-créateur du personnage « Ajar » ; celle d’Ajar, « créature créée » qui campe une figure spectrale, fantasme impossible de tout écrivain ; et enfin, Gary-lui même, comme créateur du montage Ajar, « auteur réel » de la fiction Pseudo. Soulignons que, dans le récit, Pavlowitch se confond souvent avec Ajar : « je parle souvent de moi au pluriel » (p.123). On ne sait pas toujours qui parle, ça parle. Un être -et c’est là tout le problème !- qui n’est pas Pavlowitch, qui n’est pas Ajar, et qui n’est peut-être pas non plus Gary. Cette complexité énonciative trouve son pendant dans un intertexte échiquéen -conscient ou non- sur lequel nous aurons l’occasion d’insister (Caroll,  Zweig, Beckett, Nabokov). En nous interrogeant sur la posture délicate de(s) (l’)auteur(s), nous montrerons en quels sens Pseudo constitue un combat. Contre/avec l’héritage d’abord, Pavlowitch cherche coûte que coûte à s’en s’arracher, ne plus faire « pseudo-pseudo » ; c’est pourquoi, comme un maître stratège, il crée « la défense Ajar », qui constitue, pour le lecteur, une véritable enquête policière ; cette lutte, paradoxale et vertigineuse -menée comme on le sait par Gary lui-même-, nous permettra, dernièrement, de montrer les limites d’une telle ambition, celle d’être : « deux fois Romain Gary ».

Auteur comme combat contre l’héritage : « La défense Pavlowitch »

Être auteur dans Pseudo, affirmer son autorité et identité, s’annonce comme un combat avec/contre son héritage culturel.

          Quand un joueur d’échecs commence les premiers coups d’une de ses parties, il sait -par avance- qu’il répète les combinaisons d’autres qui, avant lui, avaient aussi répétées sur l’échiquier  et caetera. Sa stratégie personnelle se fonde sur un acquis historique et culturel représenté par les parties célèbres qu’il a étudiées. Il en va de même dans Pseudo. Pavlowitch se présente comme un « ouvrage collectif », le résultat non-définitif d’un certain héritage littéraire : « Je ne me suis pas fait moi-même. Il y a l’hérédité papa-maman, l’alcoolisme […] Mais il faut remonter beaucoup plus loin, car c’est à la source originelle que l’on trouve le vrai-nom. ». Impossible en ce sens de dire « je », quand c’est toujours un « nous », qui s’exprime et pense. L’auteur appartient à des déterminations à partir desquelles il compose fatalement « Je suis cerné de tous côtés, et c’est l’appartenance » (p.19). Comment devenir en ce sens un auteur « authentique » ? comment ne pas être une pale copie de ses grands modèles ? comment, en somme, s’affranchir de son héritage culturel, comme de soi-même? sont autant de questions posées par ce mystérieux auteur. Aussi, il fallait bien trouver un dispositif capable de lutter: « la défense Ajar ».

          Cette défense n’est pas sans effort et difficulté : « la peur que l’on me découvre […] une fois pour toutes, et que j’étais passible, hurlait en moi comme les papes de Bacon dans leur bloc de glace » (p.155)[5]. Cette référence picturale, non sans rappeler les différents Autoportraits de ce peintre irlandais, permet de comprendre, entre autres, que l’identité de l’auteur ne correspond jamais à une image fixe, à partir de laquelle on pourrait, trait par trait, en distinguer les spécificités. Toujours multiple, l’auteur devrait toujours s’écrire au pluriel.  Dans Pseudo néanmoins, Pavlowitch cherche par tous les moyens à échapper aux différentes formes d’influences et : « produire les preuves de [son] existence ». Sa première crise d’identité en porte la marque : « […]pour la première fois de ma vie j’avais envie d’être moi-même […] Je ne voulais être identifié ni comme clinique ni comme héréditaire, ni surtout comme simulateur. » (p.77). A cet égard, Pavlowitch pose un soupçon sur les hommes et les choses : «[…] personne ne peut être sûr qu’une chaise n’est pas un agent de conspiration […] » en avertissant plus loin : « Méfiez-vous. Les mots ennemis vous écoutent. Tout fait semblant, rien est authentique et ne le sera jamais tant que nous sommes pas, ne seront nos propres auteurs, notre propre œuvre. » (p.79)

« Étude d’après le portrait du Pape Innocent X de Velasquès », Francis Bacon (1953)

          En ce sens, le rêve serait de tout connaître sans avoir rien appris, se soustraire au monde.. Constituer une sorte de  fiction minimale et négative qui serait : l’écrivain sans la personne, le moi profond sans le moi social. Une construction intellectuelle, en définitive, qui remplacerait l’auteur après s’être incarnée. A ce fantasme, Valéry constitue le personnage de « Monsieur Teste »[6], Pavlowitch engendre Emile Ajar : « Après avoir signé plusieurs centaines de fois […] je fus pris d’une peur atroce : la signature devenait de plus ferme, de plus ne plus à elle même pareille identique, telle quelle de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence […] qui devenait moi. Emile Ajar. Je m’étais incarné. […] J’étais quoi. » (p.81).

          Si cette incarnation reste toujours partielle et fugace, Ajar occupe de plus en plus de place dans la vie de Pavlowitch. Il constitue le paradoxe d’être et n’être pas. Deux trajectoires différentes sont à prendre en considération. Quand « Ajar ramp[e] dans tous les sens et essai[e] de passer à travers les murs », il s’efforce de passer de la fiction à la réalité ; en contrepoint, quand Pavlowitch déclare être « […] déterminé à lutter jusqu’au bout pour passer de l’autre côté. » (p.52), il s’agit -comme chez Lewis Caroll-, de passer « de l’autre côté du miroir » : de la réalité à la fiction. Comme présence qui cherche à se faire absence, Pavlowitch  figure le paradoxe d’une œuvre sans auteur : « Mes poèmes étaient bidons, car sans Auteur, il ne peut y avoir d’authenticité. Il me semble que cela devrait paraître évident. C’est l’a b c de l’inexistence. » (p.42).

          De la difficulté de s’affirmer pleinement au regard de son héritage, Pavlowitch se présente comme instable et exigeant. Il s’emploie, dans cette fiction, à être méconnaissable et transparent (« Je ne veux pas être identifié. ») (p.174). C’est pourquoi, il élabore : « la défense Ajar », une stratégie littéraire, qui constitue, pour le lecteur : une enquête policière.

Auteur comme maître stratège : « la défense Ajar »

          Le travail sur la langue relève d’une gymnastique complexe et vertigineuse : « J’essaye toujours de parler à l’envers, pour arriver à exprimer quelque chose de vrai » (p.128). Une vérité jamais univoque puisque toujours prise dans un vaste réseau de contradictions et de paradoxes. Des considérations comme «dès qu’il y a compréhension, il y a incompréhension […] » ou encore « le murmure est peut-être ce qu’il y a de plus fort au monde » traversent le récit, et plongent le lecteur dans la perplexité. Plus généralement, il s’agit pour Pavlowitch d’« inventer une langue qui [lui] eût été étrangère » (p.34). En ce sens, être auteur, c’est peut-être se rendre étranger à son œuvre et à sa langue, se réinventer soi-même. Ce travail passe par une stratégie du non-dit, utilisé  à dessein par Pavlowitch : « J’écrivais. J’écris. Je suis à la page 77 du manuscrit. Certes je ruse. Je ne parle ici ni de     ni de      et surtout pas de      car ce serait du langage articulé, avoué, qui perpétue et colmate les issues et les orties de secours, met à l’absence des fenêtres des barreaux qu’on appelle certitude » (p.120).

"Un homme idéal", de Yann Gozlan, avec Pierre Niney et Ana Girardot (2015)

« Un homme idéal », de Yann Gozlan, avec Pierre Niney et Ana Girardot (2015)

En ce sens, Pseudo n’est pas sans filiation avec les romans policiers. Les indices sur la présence d’Ajar et ses interventions sont donnés de manière « décousue » (p.73). Par prudence, Pavlowitch n’accorde aucun crédit à « la chronologie », qui « risque de mener les flics jusqu’à [lui] […] ». Comme l’écrivain Mathieu dans le film Un homme idéal, Pavlowitch masque avec maîtrise les « faux-semblants[7] ». Au lecteur de mener une enquête afin de démasquer le vrai du faux, lire, comme l’invite le texte : « à l’envers ». L’image autoréflexive de l’homme qui déchiffre les hiéroglyphes est en ce sens significative « J’ai à la clinique un collègue qui a réussi à déchiffrer les hiéroglyphes d’un dialecte égyptien précolombien et qui s’est mis à penser et à parler dans cette langue, nulle et non avenue, inconnue de tous, sans prise en charge, et il a même  laissé certains hiéroglyphes cunéiformes non déchiffrés, pour plus d’espoir. Tant qu’ils demeurent inconnus, ils cachent peut-être une révélation d’authenticité, une explication et une réponse. C’est un homme heureux, car il croit ainsi connaître quelque chose qui est encore resté intact. » (p.19). Pseudo contient des empreintes, « des hiéroglyphes », des « jeux de mots » (p.49) qu’il s’agit de débusquer. Néanmoins la découverte d’un secret constitue parfois un piège. Une fois déchiffré, le code n’est pas toujours porteur d’une vérité. Il s’agit pour Pavlovitch de con-vaincre le lecteur (vaincre avec son propre accord ou sans qu’il s’en rende compte, grâce à la supercherie narrative assimilée à une stratégie romanesque), c’est à dire de l’attirer, de le leurrer dans l’univers du jeu.

          Quand Pavlowitch présente l’auteur comme « un pilleur de cadavre », il faudrait poursuivre et dire: pilleurs -aussi- de vivants. Les exemples sont multiples et manifestement cités dans Pseudo : « Aragon », « Queneau » etc. Mais ne sont ce pas encore des pièges, des pistes -précisément- à ne pas suivre ? Parmi tous les écrivains détroussés par Pavlowitch, « les grands persécuteurs » comme il les nomme (p.118), retenons un : Romain Gary. Pavlowitch, comme auteur et créateur fictif de « la défense Ajar », emprunte de nombreux thèmes et ficelles chères à Gary lui-même. Quatre ans avant la publication de Pseudo, l’auteur des Racines du ciel publie Europa. C’est un échec[8]. Néanmoins le propos de certains personnages du roman anticipe -déjà- Pavlowitch/Ajar. « Danthès savait en effet que chacun de nous a deux existences : celle dont il est lui-même conscient et responsable, et une autre, plus obscure et mystérieuse, plus dangereuse aussi, qui nous échappe entièrement et qui est imposée par l’imagination souvent hostile et malveillante des autres. Des gens, dont nous ne connaissons rien et qui nous connaissent à peine, nous invente à leur guise et nous interprètent, si bien que nous nous trouvons, souvent sans le savoir, estimés ou méprisés, accusés ou jugés, sans que nous puissions nous défendre et nous justifier. On devient un matériau entre des mains inconnues : quelqu’un nous assemble et nous défait, nous esquisse, nous efface et nous donne un tout autre visage, et seuls quelques ragots nous parviennent parfois et nous révèle l’existence de ce double dont nous ignorons tout, si ce n’est le tord qu’il nous fait.[9] » Ajar n’est-il pas  l’existence fictive « plus obscure et mystérieuse » de Pavlowitch ? Comme Pseudo, Europa joue entre de la frontière entre la fiction et la réalité. Les personnages sont tous à la fois : personnages et auteurs, joueurs et joués. Les uns et les autres s’inventent, ce qui permet à Gary, sur l’échiquier du roman, de jouer sa propre conception des personnages. On peut dire autant de Pseudo : Pavlowitch invente Ajar, Ajar invente Pavlowitch. C’est pourquoi, dans le récit, les voix s’entrelacent pour n’en former qu’une : « Pavlowitchemilajar »

L’enquête pourrait s’achever sauf que.. l’auteur véritable, n’est ni Pavlowitch, ni Ajar. Comme présence cachée, Romain Gary, comme une sorte de dieu joueur d’échecs, dirige cette fiction.

Auteur comme présence caché : « La défense Gary »

          La relation entre Tonton Macoute, alias Romain Gary, et Pavlowitch, doit être prise très au sérieux. Elle se fonde sur l’amour (« Je savais qu’il éprouvait pour moi une tendresse secrète ») (p.113) et la haine. Et pour cause : Macoute, omniprésent, devance toujours, avec un coup d’avance, Pavlowitch. Après la discussion final avec dieu lui-même, Pavlowitch s’exclame « c’était Tonton Macoute tout craché » (p.213). Gary donc, dieu de cette création, dirige un dispositif complexe comparable à une partie d’échecs. Il est comme le Baron d’Europa –double pendant de l’auteur-, l’unique maître du jeu, créateur des différents personnages de l’intrigue (L’ambassadeur de France à Rome, Danthès, la magicienne Malwina von Leyden, le comte d’Alvilla etc.). Danthès a le sentiment d’avoir été inventé par quelqu’un d’autre, d’être : « le jouet d’une imagination déréglée qui venait de s’emparer de lui et n’allait plus le lâcher […] ». Il confie au docteur ce propos : « de plus en plus souvent de ressentir une sorte d’effacement, de perte d’identité. La sensation d’être… gommé. Bien sûr cela se produit souvent la nuit.. » en suspectant : « d’être… comment dire ? D’être l’hallucination de quelqu’un d’autre. Je me sens inventé, imaginé par un tout autre personnage que moi-même.. ». La comparaison avec Pseudo est patente. Pavlowitch/Ajar ne cesse de se comparer à Tonton Macoute, d’avoir le sentiment d’être « l’hallucination » de ce dernier. C’est pourquoi, quand Macoute déclare : « c’est quand même étonnant à quel point je suis sous-estimé en France. Ils ont soupçonné Queneau, Aragon, mais pas moi, alors que tu m’es si proche », il ne s’agit pas de suspecter une ruse, mais bien de croire, sur parole, l’étrange confession du personnage. Cette stratégie du « mentir-vrai » trouve sa maxime dans Pseudo : « La meilleurs façon de prouver que vous n’existez pas vraiment […] est de se montrer à visage découvert, avec nez, gueule et mots-mots à l’appui. Il n’y a pas mieux comme preuve du néant ».

          Interné, Pavlowitch fait la rencontre d’un étrange auteur lors de son séjour à la clinique « Il y avait un écrivain mondialement connu qui essayait de créer Dieu à partir des œuvres d’art » (p.159). Quel est cet écrivain ? Dans Murphy de S. Beckett, le personnage éponyme finit par occuper un emploi d’infirmier dans un hôpital psychiatrique. Il trouve dans les malades « la race des siens ». C’est vers Endon qu’il se sent le plus attiré : « un schizophrène de la plus aimable variété », résolu à se suicider par apnée (« pour lui se serait l’apnée ou rien, sa voie intérieure s’opposait à toute autre méthode »). Bref, une psychose si limpide et imperturbable que Murphy s’y sentait attiré comme Narcisse à sa fontaine, et c’est avec lui qu’il engage des parties d’échecs (« seule frivolité d’Endon ») bien particulières. A l’instar d’Endon, Pavlowitch confie avoir été interné après s’être « mis à retenir [sa] respiration mille fois, du matin au soir » (p.21). Si Ajar/Pavlowitch (créature de Gary) est Endon, l’auteur mondialement connu rencontré est peut-être Beckett, dont l’ambition vaine, fut de créer, à l’intérieur de son œuvre, une alternative à un dieu qui n’a peut-être plus lieu d’être : « Godot ». Ou bien serait-ce Gary lui-même, créateur tout-puissant qui, dans ses fictions, crées souvent des figures d’auteurs comparables à des dieux -le Baron d’Europa notamment.

Samuel Beckett

Samuel Beckett

          Quoiqu’il en soit, Gary engendre Pavlowitch/Ajar afin de lutter contre ses propres « fantômes ». Pseudo constitue en ce sens un dialogue avec/contre lui-même. Certaines accusations de Pavlowitch à l’égard de Tonton Macoute raisonnent comme autosuggestives « Tu as inventé ça pour faire encore un livre. Tu as toujours fait pseudo-pseudo parce qu’il y a avait là une astuce qui te permettait de fuir tes responsabilités ». Comme s’il entreprenait son propre procès, Gary se condamne. La « défense Ajar» devient la « défense Gary » et se présente comme une nécessité absolu. Sauf qu’elle se dispute contre soi-même. Comme Pavlowitch qui « [s’]adresse plusieurs coups de téléphone anonyme pour [se] mettre en garde et [se] permettre d’évacuer les lieux. (p.33) Gary est seul à disputer ce jeu sans réponse. En transformant la formule de Stephan Zweig à l’égard de son Joueur d’échecs, on pourrait dire que « Vouloir [écrire] contre soi-même est aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre[10] ».

          L’ambition d’élaborer un auteur fictif et autonome est vaine. La dernière phrase de Pseudo est à la fois significative et prophétique : « Ceci est mon dernier livre » (p.224). Si Gary continue d’écrire après Pseudo, l’entreprise Ajar constitue une expérience décisive dans son œuvre. Teste devient « un monstre » chez Valéry, Ajar une « obsession » qui tourne mal chez Gary. Cette « défense », traîtreusement ou non échiquéenne, trouve un écho dans un titre bien connu de Nabokov : La défense Loujine. Toute l’activité du personnage principal de ce roman est d’élaborer une défense contre le champion du monde d’échecs Turati. Alors que la rencontre décisive s’annonce, le rival du héros change de stratégie rendant vain son travail. C’est pendant cette partie que Loujine cesse de distinguer la réalité et le rêve, sa pensée et défense basculent : « dans des ténèbres à la fois attrayantes et horribles, y rencontrant parfois la pensée de Turati, qui cherchait, ce qu’il cherchait-lui-même ». Renonçant aux échecs après sa défaite, il devient fou, et finit, dans une bouffée délirante, par se défenestrer. Comme Loujine qui envisage une stratégie afin de lutter contre son adversaire, l’élaboration d’une « défense » chez Gary consiste à devenir autre, un auteur nouveau capable d’égaler ses pairs. Si Ajar constitue « une nouvelle naissance », comme l’affirme Gary dans  Vie et Mort d’Émile Ajar, elle demeure, même si « parfaite » : « une illusion » intenable. Son suicide en 1980 en constitue une preuve sans appel : « je me suis bien amusé, au revoir et merci »

Conclusion

          La figure de l’auteur dans Pseudo ne peut être saisie comme une réalité inébranlable. Pavlowitch n’est pas Ajar, Ajar n’est pas Pavlowitch. Parler d’une « défense », c’est supposer une conscience qui résiste. Contre l’héritage et contre soi-même, « un autre » dissimule sa marche. Dire qu’il s’appelle Romain Gary est encore une erreur. L’enquête proposée par le pseudo auteur Pavlowitch, transforme cette fiction en une intrigue policière. Qui parle quand ça dit « je » ? Ce jeu de la reconstitution, ludique pour le lecteur, mortel pour Gary, ne trouve pas de fin rationnelle. Comme un dieu joueur d’échec qui surplomberait sa création, Gary, en écrivant contre/avec lui-même, engendre une sorte d’auteur « monstre » qui s’appelle : Garypavlowitchajar. Entreprise intenable : Ajar demeure mais Gary meurt.

© Jordane Hess

Note :

(1) Comme le personnage de Danthès d’ailleurs « L’ambassadeur […] passait souvent ses nuits sans sommeil à reconstituer sur l’échiquier, dans le silence du palais Farnèse, quelques-unes des plus belles parties qu’avait retenues l’histoire de ce noble jeu », Romain GARY, Europa, éd. Gallimard, 1976, p.29
(2) Voir notamment Alfred BINNET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs, 1894
(3) Les numéros de pages renvoient à Romain Gary, Pseudo, éd. Gallimard, 1976
(4) L’allusion au Tartuffe de Molière dans cette formule est manifeste
(5) Voir notamment : Francis Bacon, Étude d’après le portrait du Pape Innocent X de Velasquès, 1953
(6) « Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou.. intérieure […] », Paul Valéry, Monsieur Teste (1926), éd. Gallimard, 1946, p.8
(7) Dans le film de Yann Gozlan Un homme idéal les allusions à Romain Gary sont multiples. Nous en retenons deux : l’entrevue de Gary lors de la parution des Racines du ciel (17min15), mais aussi le plan (1h24min36sec) sur lequel on observe Mathieu en face d’un échiquier, image de l’auteur stratège et dissimulateur, que nous cherchons à défendre.
(8) Dans la préface à l’édition américaine d’Europa, Gary parle d’un « aveu d’échec », en précisant néanmoins « préféré échouer plutôt que de ne rien tenter »
(9) Romain Gary, Europa, éd. Gallimard, 1972, p.27
(10) La formule initiale est : « Vouloir jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre ». Voir Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, 1942

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2 réflexions sur “Pseudo ou « la défense Gary » : un combat d’échec(s)

  1. Ce ne sont pas des raisons politiques qui ont fait changer de nom Kasparov, c’est la mort de son père quand il avait six mois, je crois. C’est alors effectivement pour des raisons politiques que son nom a été changé de Kasparian en Kasparov. Il faut être précis.

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