Lectures/Philosophie

L’art de la fugue | « Fugitif, où cours-tu ? », de Dénètem Touam Bona

"Fugue", Vassily Kandinsky (1914)

« Fugue », Vassily Kandinsky (1914)

Dénètem Touam Bona, Fugitif, où cours-tu ? (PUF, Des mots, 2016)

Dénètem Touam Bona, Fugitif, où cours-tu ? (PUF, Des mots, 2016)

Ad libitum. Le compositeur allemand Johann Sebastian Bach composa une œuvre, son ultime opus intitulé L’art de la fugue. Après dix années de composition, elle restera inachevée : la mort est venue rompre l’écriture contrapuntique du Maître du Baroque. Outre la technique musicale de la fugue qui donne au thème principal le droit de s’échapper au fil des variations, une sorte d’ironie est interprétable dans cet œuvre majeure : le compositeur lui a échappé. Il a fuit par la mort, cette insoumission à la vie, faisant fuir la fugue de sa fugitivité. La fuite s’opère de deux manières : le compositeur échappe à sa composition mais la composition à aussi fuit son compositeur. Primo, la partition disparaît brutalement après la mesure 239 ; or, toute fuite, toute fugue est marquée par la disparition brutale, un stop net. Secundo, des proches et musicologues au-dessous de la puissance talentueuse de J.S. Bach ont tenté de capturer la fin en cherchant à composer dans l’esprit-de. Tertio, aucun instrument n’est pas précisé par la partition : cette pièce est libérée et simultanément cloîtrée dans le texte. Comme une impossible fugue. Car, « il n’est pas seulement question de l’Être, de l’ontologie pour les sujets de la philosophie mais de ce que Deleuze nommait ligne de fuite et Badiou ligne d’erre. Fuir le siècle, en sortir par la légende des siècles[1] ».

Un grand livre. Un beau livre. C’est ainsi que doit se décrire ce livre. Un voyage, une fuite dans le temps de l’esclavage. Temps apparemment révolu, ou plutôt métamorphosé. Dénètem Touam Bona pense le temps de l’esclavage avec les penseurs d’aujourd’hui et se révolte contre aujourd’hui avec l’héritage et l’enseignement des temps passés. Le texte a l’intelligence d’osciller entre philosophie, sociologie, anthropologie et récits personnels pour mieux saisir l’enfermement, la capture, la fuite, l’envolée ou la disparition. C’est un OVNI littéraire, qui n’hurle pas les choses comme l’époque contemporaine se plaît désormais à communiquer. Il susurre. Murmure. Chuchote. Mon père dit que crier ne suffit pas à affirmer des idées fortes : c’est un proverbe qui habille parfaitement ce livre qui ne se laisse pas faire, qui ne se sur-montre pas dans un brouhaha. C’est un livre insoumis. Insoumis sans capharnaüm. Insoumis par les références exotiques – au sens où les références occidentales traditionnelles et universitaires nous sont épargnées – qui y sont semées. L’insoumission littéraire et philosophique de Fugitif, où cours-tu ? est une fugue heureuse hors de la culture dominante qui donne à penser en dominant. Car, absurdité que de penser les dominés avec la langue de la domination.

De l’insoumission à la révolte. Dans l’optique de penser la révolte par l’insoumission, Dénètem Touam Bona réactive la pensée du marronnage[2]. Le marronnage est issu de la souffrance liée à la domination, à la captivité contrainte et forcée, autrement dit à l’exploitation extrême hiérarchisée par la race. C’est en quelques sortes une porte de sortie, une issue de secours qui montre que la souffrance coloniale n’était pas un destin fatal et létal. « Une situation de domination, quelle qu’elle soit, recèle toujours des possibilités de résistance, d’action, de création[3] » permettant de s’exclure d’un monde qui décide de nous y inclure par la force et la violence. Marronner c’est fuir sa condition sociale, c’est se faire transfuge de la classe dans laquelle le colon veut cloisonner le colonisé : un outil déshumanisé qui sert la domination. Ainsi, la puissance du marnage consiste dans le fait qu’il « ne se réduit pas à un simple refus de la « civilisation », à une simple réaction contre le système esclavagiste […] ; le marronnage est avant tout un savoir incorporé[4] ». Dénètem Touam Bona développe avec passion et admiration les grands marronnages de l’Histoire, ceux qui ont marqué à jamais un savoir-faire mué en savoir-(re)vivre.

"Trois Nègres marrons, à Surinam", Théodore BRAY (1818-1887)

« Trois Nègres marrons, à Surinam », Théodore BRAY (1818-1887)

Le marronnage est un refus de la facilité doublé d’une prise de conscience de soi-même, de son habitus colonial. Fuir est bien plus complexe que rester. Demeurer c’est accepter d’être étouffé, vidé, violé de et dans son humanité. La prise de décision de la fuite n’est pas un coup-de-tête, il faut « se faire violence : ne plus baisser les yeux, ne plus trembler, ne plus s’agenouiller, ne plus se taire, ne plus obéir, et quand l’occasion se présente riposter, « fuir, mais en fuyant, chercher une arme[5] ». Cette arme existe en soi-même, elle sert à tuer ce qu’on a voulu faire de nous, malgré nous. Quand la situation n’est pas tenable existentiellement, s’enfuir n’est pas s’enfouir mais s’envoler. Se greffer dans la douleur des ailes, des pattes qui galopent, des écailles pour ramper. Le marron s’inflige une ultime violence pour échapper à la violence du maître : il préfère une violence légitime, qui projette son bien à venir, qu’une violence illégitime et raciste qui veut un bien externe au dominé. Cette violence demande à ce que « l’insoumis opère une sécession[6] ». En se « [retirant] d’une société qui n’en est pas une puisqu’elle nie constamment l’humanité de la majorité de ceux qui la composent[7] », le marron développe un véritable artifice de la fugue.

Fuir, un art de l’insoumission. Être insoumis consiste en un retrait de ses intentions de la visibilité du monde pour exploser sans sommation, grâce à la prévisible stupidité du maître. La fuite se présente toujours déjà comme corporelle : c’est un corps qui s’enfuit, qui disparaît. Dénètem Touam Bona écrit cette sublime phrase : « Marronner en état de guerre, c’est être capable de disparaître à tout moment pour refaire surface et attaquer là où on ne vous attend pas ; savoir se fondre dans les milieux naturels les plus divers et mettre à profit leurs accidents. Le marronnage devient alors un véritable art de la fugue, un art de variation. Le lieu de vie campement bien plus que village, ne représente qu’un des variables d’un grand cache-cache qui se joue à l’échelle d’immenses régions : des forêts touffues, des caatinga arides et agressives, des montagnes aux pentes abruptes. Le marronnage suppose toujours une forme de nomadisme[8] ». Il faut recourir à toutes les forêts : les broussailles d’une jungle comme les herbes folles de son corps animé. Un recours au forêt revient à forer dans ses ressources. Puisque le maître conçoit l’esclave comme un animal, comme du bétail, il est nécessaire d’ « échapper au pouvoir animalier du maître – à la condition de bétail humain – suppose d’épouser un devenir-animal, de proliférer sous forme de meutes, de hordes, de multitudes aussi indociles qu’imperceptibles. De proie, devenir prédateur…[9] ».

Slavoj, Zizek, "Violence : Six réflexions transversales"

Slavoj, Zizek, « Violence : Six réflexions transversales »

La fugue spirituelle par la musique, les chants, les arts est un camouflage, une dissimulation de sa liberté croissante, que l’esclave est en train de reprendre possession de son être, de son corps et de sa volonté propre. Fuir c’est se métamorphoser sous de multiples visages : « pour conquérir sa liberté, l’esclave doit épouser la course féline du jaguar, la reptation fluide du serpent, la disparition mimétique du caméléon. C’est en modifiant sa forme, son apparaître, en devenant lui-même simulacre, en produisant de leurres, que le marron parvient à déjouer l’appareil de capture. Echapper à ses ennemis, c’est produire sa propre disparition : s’embusquer, brouiller les pistes, faire le mort, disparaître pour aussitôt ressurgir[10] ». Ressurgir plus loin de la terre violente, mais plus proche de la paix intérieur de sa terre promise. Dénètem Touam Bona décrit tout le travail artistique de camouflage physico-spirituel que la fugue du marron implique. L’invisibilité est source de liberté future. « Cultiver l’invisibilité, c’est une question de vie ou de mort face à des ennemis bien plus nombreux et mieux armés[11] » : en présence du maître l’esclave, le marron se doit de « camoufler la communauté, la dérober aux regards, c’est étendre le couvert de la forêt, prolonger l’ombre des feuillages, appeler sur soi la brume des marais[12] ». Être plus naturel et animal que le dominant ne peut l’imaginer et ainsi briser la chaîne alimentaire dans laquelle la maître se nourrit de l’esclave. Je ne peux m’empêcher de penser à ce magnifique passage que raconte Slavoj Zizek à propos de la violence :

Connaissez-vous la vieille histoire de l’ouvrier soupçonné de vol ? Chaque soir, quand l’homme quitte l’usine, les gardiens inspectent avec soin la brouette qu’il pousse devant lui. Mais ils font chou blanc car la brouette est toujours vide. Jusqu’au jour où l’on découvre enfin de pot-aux-roses : ce sont les brouettes que vole l’ouvrier…[13]

L’auteur transforme avec puissance la fuite, non pas en une sorte de lâcheté, mais bien au contraire, comme une preuve irréfutable de courage et de résistance. Communément, nous dirions que « partir c’est fuir » alors qu’en réalité fuir c’est se sauver.

Impossible liberté ? Dans Sanctuaire de William Faulkner[14], le personnage principal Temple Drake, à un moment donné – comme pressentant des violences terribles et son viol par un certain Popeye – cherche à s’échapper. Elle poursuit un long corridor, sort de la maison et court à travers champs et forêts. Et puis, subitement, Temple fait demi-tour et revient dans cette terrible maison, comme inexplicablement happée. Cette aspiration irréfrénable que subit le personnage de Faulkner permet de décrire cette réalité auxquels le fils d’esclave, de marron reste soumis. Temple Drake est elle aussi esclave, de quelque chose qu’elle ne maîtrise pas, qu’elle ne domine pas. Elle ne se domine plus, car elle ne se possède plus : l’esclave est prisonnier de ces mêmes fers. « Être esclave, c’est être « possédé » par une puissance étrangère, c’est être dépossédé de soi au profit d’un maître dont on devient la propriété[15] ». Cette puissance étrangère c’est l’histoire, le temps, la race, le souvenir, le couleur de la peau et tout autant de déterminations sociologiques qui enferment ces hommes, les hommes chaque jour.

Michel Foucault

Michel Foucault

Partout, tout est caution pour chercher à toujours capturer, enfermer, réprimer. Tout fait et tout est fait pour réifier ou chosifier. Tout a le goût le prison et de la surveillance comme punition d’exister quand tout nous ramène à la « race ». L’esclavage est inscrit au fer rouge sur les peaux assombries par le regard qui réduit l’autre à sa peau : « le souvenir de l’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage[16] ». Le souvenir enferme, emprisonne, calfeutre, écarte, sépare, clôture, ligote, étouffe. Il s’approche de la prison, comme Foucault peut le penser. Le souvenir de la race, et donc de l’histoire, est faite de remparts, de barbelés, de murailles desquels la fuite est un affranchissement. « Tout comme la forteresse, dont elle emprunte bien des traits, la prison est faite pour intimider, pour dissuader les infracteurs potentiels et les tentatives d’évasion[17] ». D’où cette injonction à laquelle nous invite Dénètem Touam Bona :

Le Métis n’est pas. Pas plus que le Nègre. Pas plus que le Blanc. Alors maronnons, faisons fuir la race, le genre, la classe, la nation…[18]

© Jonathan Daudey

Note :
(1) Martin, Jean-Clet. Le siècle deleuzien, Paris : Editions Kimé, coll. Bifurcations, 2016, p. 66
(2) Le marronnage est le terme définissant la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître (spécifiquement en Amérique, aux Antilles ou dans les Mascareignes) à l’époque coloniale. Le fuyard était nommé marron ou nègre marron, negmarron, ou cimarron.
(3) Touam Bona, Dénètem. Fugitif, où cours-tu ?, PUF, Des mots, p. 32
(4) Ibid.
(5) Deleuze, Gilles. Dialogues, Paris, Flammarion, « Champs », 1993, p. 164. Cité dans Touam Bona, Dénètem. Fugitif, où cours-tu ?, PUF, Des mots, p. 37
(6) Touam Bona, Dénètem. Op. cit., p. 34
(7) Ibid.
(8) Ibid., p. 42-43
(9) Ibid., p. 34
(10) Ibid., p. 122
(11) Ibid., p. 43
(12) Ibid.
(13) Zizek, Slavoj. Violence : Six réflexions transversales, Au Diable Vauvert, 2012, p. 7
(14) Nous nous référons ici exclusivement au chapitre VIII. Merci à Edouard Louis, qui accueille dans sa collection aux PUF ce texte, de m’avoir donné le goût de ce roman de Faulkner dans l’ « intermède » d’Histoire de la violence, Paris : Seuil.
(15) Touam Bona, Dénètem. Op. cit., p. 119
(16) De Saint-Michel, Maurile. Voyages des îles Camercanes (1652). Cité dans Touam Bona, Dénètem. Op. cit., PUF, Des mots, p. 70
(17) Touam Bona, Dénètem. Op. cit., p. 129
(18) Ibid., p. 77

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2 réflexions sur “L’art de la fugue | « Fugitif, où cours-tu ? », de Dénètem Touam Bona

  1. Merci pour votre enthousiasme ! Résidant à Mayotte, je n’ai pu encore m’occuper de la promotion de « Fugitif… » Je le ferai début mai à l’occasion d’un séjour à Paris. En attendant, j’ai mis à jour le blog du « Fugitif » https://fugitifoucourstu.com/ . En riposte aux propos nauséabonds de Mme Rossignol, j’y esquisse une archéologie du terme « nègre ». De quoi clouer le bec à la basse-cour. Une version raccourcie est en ligne sur mediapart : https://blogs.mediapart.fr/denetem/blog/150416/de-linfamie-du-negre . Comme vous l’avez compris, il ne s’agit pas de s’enfermer dans une victimologie mais de donner des outils, des pistes afin de se déprendre des formes de violence symbolique que nous pouvons tous reprendre à notre insu. Cordialement, Dénètem

    Aimé par 1 personne

    • Je vous remercie pour votre lecture, en espérant ne pas avoir affadi votre livre! Votre travail et votre réflexion me semble puissante et nécessaire, plus particulièrement dans des moments où les mouvements de soulèvement et de révolte qui naissent notamment dans toute la France (je pense aussi à « L’art de la révolte » de Geoffroy de Lagasnerie).
      En effet, j’ai vu que vous aviez une discussion en mai au Centre Pompidou, à laquelle je ne pourrai malheureusement pas assister (habitant à Strasbourg…espérons que la Librairie Kléber aura l’intelligence de vous inviter!). Je viens de lire votre texte à propos de L. Rossignol, il me semble très important : c’est important, tout en prenant le problème à bras-le-corps, de fuir, comme vous le dites, la victimologie dans laquelle l’Etat se plaît à emprisonner ses sujets, inculquant le mauvais esprit de la servitude volontaire.

      Bien à vous,
      Jonathan

      P.S: Si vous le souhaitez, je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous reproduisiez mon texte sur votre blog.

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