Kamikaze(s) : perspectives théologico-politiques du martyr en Islam/Philosophie

Kamikaze(s) : perspectives théologico-politiques du martyr en Islam | Théologie de la mort-en-martyr

Gaza : Forte explosion dans une base terroriste

III.      Théologie de la mort-en-martyr

  1. Châhîd : « périr sur le chemin de Dieu »

Nombreuses sont les occurrences qui mentionnent la mort d’un fidèle sur le sentier de Dieu, selon l’expression consacrée. Un combattant musulman ne meurt pas pour Dieu, mais il est tué sur le chemin de Dieu. Autrement dit, le Coran ne mentionne pas la mort comme une finalité mais bien plutôt comme une rencontre sur un sentier qui mène à Dieu. Khosrokhavar dénombre un certain de verset qui décrive décrive cette idée en islam[1]. On repère notamment : « périr sur le chemin de Dieu » (II, 154) ; « tomber sur le chemin de Dieu » (III, 157) ; « être tué sur le chemin de Dieu » (III, v. 169) ; « combattre sur le chemin de Dieu » (IV, v. 74) ; « faire exode sur le chemin de Dieu et y être tué ou mort » (XXII, 58). Très clairement, le Coran appuie sur la centralité du « chemin de Dieu » (sabil ellah), en faisant de ce chemin le sentir idéal du martyr. Ainsi, si le kamikaze islamiste s’exclame systématiquement bel et bien Allah akbar avant de se dynamiter pour clamer son appartenance à l’islam et au nom du divin, c’est pour attester de sa mort en route vers Dieu. Le kamikaze fait de lui un martyr au nom de Dieu, qui a trouvé la mort en route vers l’accession au divin.

Aussi, le kamikaze ne choisit pas véritablement sa mort. A travers les différents témoignages recueillis par David Thomson, nous constatons que le jihadiste considère que c’est Allah qui annonce sa mort avant même qu’il soit né. Il y a une sorte de prédestination vers la mort qui est provoquée, non pas en raison du caractère fragile de la vie elle-même, mais selon une croyance religieuse. Khosrokhavar développe longuement la pensée du martyr de Shariati, ce dernier considérant que la martyrisation intervient quand le jihad a échoué. Il reste alors au futur martyr deux possibilités, décrites de cette manière :

le martyre est un acte par lequel un homme, tout d’un coup, sous une forme révolutionnaire, jette son être vil (sa moitié diabolique) dans le feu de l’amour et de la foi et devient ainsi entièrement divin. C’est pourquoi le martyr ne doit pas être lavé selon le rituel islamique (qosl) et au Jugement dernier (qiâmat) il n’a pas à rendre de compte de ses actes car l’homme pécheur et fautif – son mode d’être d’avant le martyre – s’est sacrifié avant sa mort et à présent il « est en présence »… Le martyre est une invitation à toutes les époques et à toutes les générations : « Si tu peux, mets à mort et si tu ne peux pas, meurs ! »[2]

C’est la situation du kamikaze qui se tue et met à mort simultanément, faisant de lui un martyr qui réclame la reconnaissance de Dieu. C’est de cette manière et de cette manière seule que le kamikaze peut trouver l’affirmation de soi-même dans le suicide qui abat des personnes autour, innocents ou militaires : « l’affirmation de soi ne peut se réaliser que par la mort du sujet qui tue par sa propre mise à mort les membres du groupe adverse[3] », propose avec justesse Khosrokhavar, avant d’ajouter que « le nouveau martyre exprime dans l’idiome d’un islam radicalisé le désespoir d’un individu en gestation qui garde son lien au sacré tout en essayant de s’affirmer dans un monde fermé à ses aspirations[4] ».

« Un furieux désir de sacrifice », Fethi Benslama (Seuil)

En ce sens, il est intéressant de montrer que le terme de martyr désigne aussi le « témoin ». L’idée de témoignage qui est conférée au martyr donne à ce dernier un privilège de rapprochement d’avec le divin. Cette proximité avec Dieu est recherchée par celui qui active les explosifs ceinturés autour de sa taille : être un acteur privilégié de la divinité, mort-en-martyr comme témoignage du monde, de l’humanité auprès de Dieu. Le témoin marque aussi la continuité, le relais entre le monde terrestre et les cieux de Dieu : il donne l’occasion de passer le témoin d’un monde à l’autre, d’établir le lien entre les hommes et Allah. C’est comme si « le fait testimonial pouvait emprunter la voie de la parole ou celle du sacrifice : témoigner de ou mourir pour[5] ». Le kamikaze se sent ainsi pris d’une véritable mission transcendante et divine, lui donnant par la suite une place de choix au paradis. Le martyr ne comprend ainsi plus sa place d’individu terrestre et se réalise dans la mort, en se supprimant soi-même et les autres et espère mener sa quête à bien jusqu’au royaume divin.

Mourir pour retrouver une origine authentique est ainsi un des thèmes du kamikaze islamiste. Une oscillation fait de l’acte martyriste une navette « entre le suicide, la mise à mort d’autrui, la démission et l’affirmation de soi[6] ». Devant une existence terrestre marquée par la corruption et l’inauthenticité, le martyr-kamikaze trouve la mort pour blesser la vie, la supprimer définitivement et découvrir un monde apaisé, un monde de repos de l’âme, après avoir le sentiment d’accomplissement de sa tâche sur Terre, en s’offrant à la mort au nom de Dieu.

  1. L’ « enthousiasme » du kamikaze

Nous allons partir d’une étymologie rappelée par Fethi Benslama[7] du terme d’enthousiasme. Si aujourd’hui, le langage entend cette notion dans un aspect positif lié à la joie et à la passion les plus simples de la vie quotidienne, comme être enthousiaste à l’idée de faire telle u telle activité. Par ἐνϑουσιασμός, l’étymologie est très claire puisqu’elle comprend deux parties : le préfixe « en », signifiant quelques chose qui est à l’intérieur (de soi) et le radical « theos », signifiant Dieu ou ce qui est de l’ordre du divin. Ainsi, être enthousiaste consiste à être transporté par Dieu, à sentir ou avoir Dieu en soi-même, qu’il nous habite dans les moindres recoins de nos actions et de nos pensées. Historiquement, les « enthousiastes » sont assimilables à des « fous de Dieu », des excités qui étaient convaincus d’être pénétrés-possédés par Dieu et d’agir uniquement selon la volonté de Dieu lui-même.

Pour penser la relation entre l’enthousiasme du kamikaze et sa dimension sacrificielle, il faut se plonger dans la généalogie du terme d’enthousiasme. Sur cette problématique, Laurent de Sutter ouvre les archives historiques de l’enthousiasme, en attribuant à Shaftesbury le premier texte qui prend cas des « enthousiastes » à savoir sa Lettre sur l’enthousiasme de 1708. A cette époque, la notion est définie ainsi :

L’enthousiasme était la dépossession de l’être par la prise en main parasitaire qu’exerçait sur lui un esprit supérieur, dont le souffle devenait celui du corps qu’il habitait ; il était la manifestation de la ruine de l’être dans la grandeur du divin.[8]

Il y a une sorte de véritable folie et de jouissance qui s’incarne dans l’enthousiaste. L’impression d’avoir Dieu en soi, de réaliser un acte divin provoque pour le kamikaze une jouissance folle, un délire d’autodivination. Avoir Dieu en soi revient d’une certaine manière à devenir Dieu lui-même, ou plutôt à se prendre pour Dieu, à croire que je suis Dieu. L’enthousiasme du kamikaze est symptomatique du délire psychotique dans lequel se trouve les « fous de Dieu ».

« Théorie du kamikaze », Laurent de Sutter (PUF, 2016)

Fethi Benslama fait le choix d’utiliser cette terminologie de l’enthousiasme car il remarque lors des consultations de personnes qui sont partis ou seulement partir pour le jihad et pour mourir-en-martyr, qu’ils souffrent d’un véritable trouble psychologique. Cette possibilité de se transformer en Dieu, d’être considéré et de se sentir considéré donne la capacité au futur kamikaze de prendre les armes pour combattre et de se donner la mort. L’objectif de la mort donne un sens, une vitalité et une identité forte à ces jeunes personnes souvent psychotiques, névrosés ou désidentifiés. Leurs actions ne le semblent ainsi plus banales ou dérisoires car la transcendance divine les habite : ils peuvent ainsi observer d’en haut une humanité qu’ils rejettent et délaissent en bas. N’ayant plus de sol sur terre, ils fantasment un nouveau sol qui n’est rien d’autre que le ciel. C’est à cet endroit que la simple foi en Dieu se transmute en une foi pathologique, que Fethi Benslama diagnostique comme symptomatique des aspirants au jihad, prêt à tout pour mourir-en-martyr : le kamikaze est être pathologique qui, par un effet miroir, passe de la dépréciation de soi à une interprétation surévaluée et sur-narcissisée de soi. Le kamikaze islamiste est un martyropathe.

  1. Être Dieu : le kamikaze et le surmusulman

« Le conatus du surmusulman passe par un furieux désir de sacrifice[9] » écrit Fethi Benslama. L’exposition de la foi du kamikaze islamiste se fait par une explosion. Qu’il soit musulman ou converti, il voit à travers cette quête de sa propre mort une manière de réaliser sa foi plus que n’importe quel croyant ou fidèle musulman. Fethi Benslama définit le surmusulman en ces termes :

J’appelle « surmusulman » la contrainte sous laquelle un musulman est amené à surenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman.[10]

De prime abord, il est important de montrer qu’il y a un décalage entre l’action du surmusulman et ce à quoi il prétend. Qu’est-ce à dire ? Il suppose défendre et promouvoir le « vrai islam », celui des textes, suivant à la lettre les enseignements de l’islam. Il y a une forme d’ « Islam pride[11] ». Or, un premier point l’en éloigne irrémédiablement : l’islam enseigne l’humilité, à ce que l’homme reste humble et modeste. D’autant plus, qu’étymologiquement, une des significations possibles de « musulman » est à proprement parler celui qui est humble. Le surmusulman se prend pour un surhomme, c’est-à-dire un homme d’une humanité supérieure aux autres, pour qui ses paroles et ses actes ont plus de valeur que n’importe qui. Son désir de dépassement de soi pour réaliser sa foi se traduit en une transgression du Coran et de ses interdits. Il suffit de reprendre ce que nous avions développé précédemment en ce qui concerne le paradoxe inhérent au kamikaze sur la question du suicide.

En se voulant, en se croyant, en se désirant, en se fantasmant plus musulman que n’importe quel musulman, le surmusulman devient capable de commettre envers lui et les autres des actes violents et mortels, n’ayant peur ni de la prison ni de la mort. Un sentiment de supériorité s’empare du surmusulman, une force d’écrasement d’autrui au profit de sa personne et de la cause suprême et divine qu’il espère défendre offensivement coûte que coûte et mieux que quiconque. Sur une de ces dimensions psychanalytiques, Fethi Benslama ajoute ceci : « Surmusulman est un diagnostic sur la vie psychique de musulmans imprégnés par l’islamisme, hantés par culpabilité et le sacrifice. Il doit expier et se repentir, se purifier et chercher la vie homogène[12] ».

Fethi Benslama

Être Dieu revient à désirer être hors-la-loi, c’est-à-dire au-dessus de la loi. En effet, en criant Allah akbar, le surmusulman s’extirpe de sa petitesse, gagne de la hauteur, jusqu’à devenir hautain. Alors que « le musulman cherche Dieu, le surmusulman croit avoir été trouvé par lui[13] ». Le kamikaze se trouve dans cette posture de croyance en sa propre supériorité, en prenant pour Dieu, puisqu’il se met à décider et à juger de qui peut mourir, lui et les autre ; de qui est en tort et de qui est juste ; de ce qui est l’islam authentique et l’islam inauthentique. Être Dieu revient au minimum, pour le surmusulman à être un serviteur de Dieu, voire au maximum devancer Dieu dans ses jugements et ses châtiments. Fethi Benslama écrit :

Ainsi, le surmusulman est le produit d’un renversement de l’humilité de l’humble musulman, passant à l’humiliation pour atteindre une supériorité qui méprise la vie et désire la mort en vue d’accomplir le règne du royaume de Dieu, ici et maintenant. Il se présente Dieu comme un maitre dont il est le serviteur, prêt à exécuter le Coran réduit à un manuel de commandements, supposé sans interprétation, car sa lettre lui donnerait un accès direct à la foi réelle. La lettre est l’arme de la terreur du surmusulman incarné.[14]

Cette dernière phrase décrit parfaitement l’état du kamikaze islamiste qui souhaite mourir en martyr : lui seul détient la vérité du texte, la lettre du Coran lui apparait comme sans interprétation, comme s’il était  le témoin privilégié élu par Dieu lui-même. Objectivité, universalité, nécessité, tout converge pour que le futur martyr s’attribue la possession de La Vérité.

Conclusion

Les différentes perspectives théologiques et politique tracées lors de nos recherches montrent l’implication totale de la notion de martyr au sein de la figure du kamikaze islamiste. Ce dernier n’a de sens, qu’importe le degré d’intensité de sa foi en l’islam, qu’en raison de son appartenance à sa religion et au projet théologico-politique qu’elle promeut et défend. D’apparence imprévisible, le kamikaze est un être qui, en réalité, planifie sa mort tout au long de sa vie, pensant la faire correspondre avec la volonté divine. Tout est prévu, prédestiné, le kamikaze ne connaissant ni le hasard ni la contingence. Il agit en croyance de causes. La politique de l’attentat-suicide cherche à gouverner les Etats par la peur, instaurant le chaos, le déséquilibre et ainsi conférer tous les pouvoirs politiques à Dieu. Au coeur du kamikaze a lieu l’union de la politique et de la théologie : l’action violente et dévastatrice du kamikaze n’a pour seul but que d’affirmer la « théocratie ».

La dénotation du kamikaze laisse entendre une détonation. C’est une figure qui pose la question de la violence dans la religion, ici dans le cas de l’islam, mais aussi de la violence de Dieu. Force est de constater que le Dieu des kamikazes n’est pas violent en soi, malgré les différents versets violents du Coran. En réalité, le Dieu des kamikazes est violent en raison d’une exégèse propre au type de terroriste qu’est le kamikaze islamiste. Comment des hommes persuadés de l’omnipotence de leur Dieu peuvent-ils prendre la décision de s’armer et de s’exploser pour défendre leur Dieu ? Soit c’est une injure à leur foi de croire que Dieu n’est pas assez puissant pour se défendre lui-même ; soit c’est se prendre pour Dieu lui-même, être plus musulman que le musulman, d’où l’importance et la centralité du concept actif de surmusulman. Bombes, ceintures d’explosifs, voiture piégée à la bonbonne de gaz, camion lancer à pleine vitesse dans la foule, prise d’otage, fusillades et suicides dans tous les cas comme seule issue du kamikaze islamiste pour défendre sa cause suprême et mourir-en-martyr au nom de Dieu. La foi religieuse glisse vers la pathologie : l’homme de foi devient une bombe humaine, après avoir considéré qu’être martyr ferait de lui le plus héroïque et saint des croyants musulmans. Il s’annihile comme individu, puisque l’autosacrifice exécuté atteste son indifférence devant sa propre vie : le kamikaze est « déjà mort comme sujet[15] ».

© Jonathan Daudey


Retrouvez la première partie de ce cycle d’étude en cliquant ICI

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Notes:

[1] Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, p. 21

[2] Shariati, Ali. Hossein, Vâres e âdam (Hossein, héritier d’Adam), oeuvres collectives tome XIX, éditions Qalam, 1361 (1982-83). Cité dans Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, p. 76

[3] Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, p. 77

[4] Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, p. 77

[5] Benslama, Fethi. La guerre des subjectivités en islam, p. 69

[6] Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, p. 77

[7] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 38

[8] De Sutter, Laurent. Théorie du kamikaze, p. 50-51

[9] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 104

[10] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 92

[11] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 93

[12] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 93

[13] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 94

[14] Benslama, Fethi. Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, p. 99

[15] Benslama, Fethi. La guerre des subjectivités en islam, p. 88

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