Philosophie

Nietzsche, médecin de la philosophie

Sculpture de Friedrich Nietzsche

Sculpture de Friedrich Nietzsche

La philosophie est une chose malade. D’après Nietzsche, le virus à portée épidémique lui a été inoculé dans le laboratoire philosophique de Platon. Il convient de penser une sorte de tabula rasa, mais ce dynamitage n’est pas extermination de toutes les philosophies, ni une destruction à l’aveugle. Le philosophe-médecin doit réévaluer la philosophie, diagnostiquer les symptômes qui ont cours au cœur des philosophes. Il suit le leitmotiv latin suivant : « Prava corrigere, et recta corroborare, et sancta sublimare[1] ». Nier, détruire, exploser constituent une méthode qu’enjoint Nietzsche à suivre pour toute philosophie à venir, puisque

Dernière les velours usés et les miroirs vétustes de la subtilité, les maux de la philosophie sont sans remède. Cela n’a pas de sens, donc, de les désigner avec l’esprit d’un brillant trouble-fête ; tout ce qu’on peut faire c’est attirer l’attention sur un lazaret contaminé par d’horribles maladies, où il est désormais impossible de guérir, qu’il faut simplement vider et brûler.[2]

Appliquer quelques sangsues ou pratiquer quelques saignées comme dans la médecine de Molière revient à abréger les souffrances dans lesquelles la philosophie s’embourbe et se perd depuis sa plus tendre apparition – acte, si l’on en croit Giorgio Colli, plein de vanité. C’est pour cette raison qu’il convient pour Nietzsche de se débarrasser « de quelques superstitions qui avaient cours jusqu’ici à propos des philosophes[3] ». Nietzsche ne veut en aucun cas inciter les philosophes à guérir la philosophie, ni à lui appliquer quelque baume ni à la consoler, mais il enjoint les philosophes qui viennent après lui à débarrasser la philosophie c’est-à-dire à la traiter avec toute la radicalité nécessaire – à être virulent face à ce virus. Le philosophe doit savoir débusquer les failles de la philosophie, les fissures au sein desquelles s’entassent et se gangrènent les maladies et les germes de ses maux. La philosophie est un art malade. Et « le malade est un parasite de la société[4] ». Mais malade sans le savoir, aveuglément malade, comme un homme en dépression qui aurait une croyance erronée de lui-même, l’amenant à développer une proprioception falsifiée de son état vital. La philosophie revêt pour Nietzsche tous les symptômes du malade qui s’ignore. Et le diagnostic de la philosophie tombe comme un couperet, la sentence semble irrévocable, puisque la philosophie est condamnée à subir éternellement le déferlement de ses virus, si elle continue à se comporter de cette manière. Nous pouvons relire effectivement ce passage du Crépuscule des idoles, à la lueur de la philosophie comme être malade.

Giorgio Colli

Après quoi, Nietzsche veut accoucher d’une portée de philosophes. Notons tout de même que les injonctions de genre sont monnaie courante dans l’œuvre de Nietzsche, spécifiquement dans les fragments posthumes. Nous voyons ainsi que ce qui n’a pas été publié de son temps, et ce, pour de multiples raisons, travaillait en sous-sol les bas-fonds de sa philosophie et sa vision de la philosophie elle-même. A travers des différentes possibilités que nous venons d’énumérer rapidement, Nietzsche se place, à la suite de ce que nous venons d’affirmer, dans l’optique de la naissance des philosophes de l’avenir, parmi lesquels figure le philosophe-médecin.

Néanmoins, pour pouvoir guérir la philosophie de ses maladies, il faut connaître ce qu’est la philosophie, posséder une idée claire et distincte de ce que représente la philosophie, de ce que signifie faire de la philosophie et être philosophe :

Il est difficile d’enseigner ce qu’est un philosophe, parce qu’il n’y a rien à apprendre : on doit le « savoir » d’expérience, ou avoir l’orgueil de ne pas le savoir. Si de nos jours chacun parle de choses dont il ne peut avoir aucune expérience, cela est vrai surtout du philosophe et de l’esprit philosophique : très peu d’hommes connaissent cet esprit, peuvent le connaître, et toutes les opinions populaires sur ce chapitre sont fausses.[5]

« Après Nietzsche », Giorgio Colli (L’éclat)

Comment posséder une connaissance ontologique de la philosophie ? Il faut peut-être être apte à une certaine écholocalisation. Ce savoir ne se constitue que par échos ou par traces de ce que peut être un philosophe. Le sens commun possède une connaissance souvent biaisée, détournée et donc faussée de l’image du philosophe. Par-delà Nietzsche, il suffit de tendre un peu l’oreille aujourd’hui sur ce que le bon sens populaire connaît de définitions d’un « philosophe », dans la droite lignée des Nuées d’Aristophane. Ce dernier assiège Socrate à un poste de personnage éthéré, sur son nuage, totalement indifférent au monde terrestre tel qu’il va. En effet, si peu d’hommes savent reconnaître la figure du philosophe, nombreux sont ceux qui s’expriment à ce sujet, mêlant opinions et sentences. Pour Nietzsche, abréger les souffrances de la philosophie revient aussi à éradiquer la représentation que nous avons du philosophe mais aussi de la philosophie. Kant écrivait dans cette même perspective que « c’est trop orgueilleux que de s’appeler soi-même un philosophe et de prétendre être arrivé à égaler le type qui n’existe qu’en idée[6] ». Nous retrouvons un kantisme de Nietzsche sur cette question, puisque dire le philosophe n’est pas une tâche réalisable, ou du moins facile. D’une certaine manière, la philosophie est un mode d’expression sensible ou phénoménal du type nouménal de la philosophie elle-même. Nous parlons dans la langue de Kant pour mieux appuyer le projet nietzschéen des philosophes de l’avenir. Définir le philosophe consiste en l’attribution d’une fonction, d’un rôle, d’une perspective philosophique. La figure du philosophe-médecin qui porte notre lecture de Nietzsche au fil de ces pages se situe à proprement parler dans cet édifice philosophique auquel Nietzsche lui-même appose la première pierre et un début de fondation. Pour lui, il est évident que « pour cela, il faut attendre, la venue d’une nouvelle race de philosophes, de philosophes dont les goûts et les penchants s’orienteront en sens inverse de ces de leurs devanciers — philosophes du dangereux peut-être, dans tous les sens du mot. — Sérieusement, je vois poindre au loin ces philosophes nouveaux[7] ». Nietzsche les voit, les pressent. Comment ? La réticence qu’ont pu rencontrer ses ouvrages de son vivant est la preuve paradoxale que ces nouveaux philosophes naîtraient rapidement. Les philosophes français du XXème siècle à l’image de Deleuze, Derrida ou Foucault, sans oublier Heidegger chez les Allemands, tous réclamant une philogénèse à partir de Nietzsche, ne sont apparus que quelques décennies plus tard[8].

Car la philosophie est inséparable du philosophe chez Nietzsche, faisant référence notamment à ses études approfondies et passionnées des textes de Diogène Laërce[9]. Dans un contexte purement littéraire, nous pourrions ranger plutôt Nietzsche auprès de Sainte-Beuve que du côté de chez Proust[10]. Et c’est peut-être aussi un des maux pointés du doigt chez Nietzsche : la philosophie et la vie ne sont pas séparables. Le philosophe-médecin doit pouvoir juger de la validité et de la force d’une pensée si elle concorde avec un mode de vie, si elle possède une vitalité. Si la philosophie jusqu’à présent trouvait une certaine complaisance dans son rapport aveugle à ses maux, il faut y voir une face morne et morte au sein de la philosophie. Le travail du philosophe-médecin consiste en une revitalisation de la philosophie, comme un médecin saurait redonner de la vie dans un membre malade, sclérosé ou mourant. Avant d’avoir le cadavre [Körper], le philosophe-médecin a pour tâche de guérir et diagnostiquer les pathologies du corps [Leib]. Le corps a quelque chose de charnel, comme nous le disions précédemment, une multiplicité de corpuscules qui interagissent, qui luttent à mort pour le maintien de la vie. Mais, il est important de montrer que l’opération de sauvetage de la philosophie qu’entreprend Nietzsche avec les philosophes de l’avenir ne conduit pas à plonger la philosophie dans un coma artificiel ou une anesthésie générale : il faut maintenir la vie par la vie. Et, si la philosophie doit mourir parce que les philosophes-médecins n’auront pas su revitaliser en elle ce que la tradition philosophique depuis Platon, alors elle mourra dignement : « Mourir fièrement lorsqu’il n’est plus possible de vivre fièrement[11] ». D’une certaine manière, cette possible mais non souhaitable euthanasie de la philosophie, doit être, comme son nom l’indique, une belle mort, une bonne mort. Redonner de la vie à la philosophie conduit les philosophes-médecins à réinjecter à coup de seringues les fluides qui définissent la vie et que les philosophes prénietzschéens ont cherché à délaisser, à dévitaliser. Redonner vie à la philosophie c’est lui redonner un amour dans la vie, que la volonté de morale et la volonté de vérité assassinent, puisque d’une part « les arrière-pensées morales ont été jusqu’à présent la plus lourde entrave à la marche de la philosophie[12] », et d’autre part, les philosophes ont confondu la « vérité » avec leur volonté de fonder une vérité.

© Jonathan Daudey

Notes :

[1] Nietzsche, Friedrich. FP XII, 2 [55], p. 96. Locution latine traduite par Nietzsche ainsi : « corriger les choses mauvaises, renforcer les justes et sublimer les saintes ».

[2] Colli, Giorgio. Après Nietzsche, p. 69

[3] Nietzsche, Friedrich. FP XII, 1 [93], p. 43

[4] Nietzsche, Friedrich. Le Crépuscule des idoles, « Divagations d’un « inactuel » », §36, p. 128

[5] Nietzsche, Friedrich. Par-delà bien et mal, §213 p. 133

[6] Kant, Emmanuel. Critique de la raison pure, « Architectonique de la raison pure », Paris : PUF, 2008, p. 562

[7] Nietzsche, Friedrich. Par-delà le bien et le mal, §2, p. 23

[8] Notons que la validité de la généalogie philosophique de ces auteurs ne nous intéresse pas ici précisément et pour l’instant, d’où la légère évocation. Un tel test de paternité mériterait un traitement plus ample et profond.

[9] Dixsaut, Monique. Nietzsche. Par-delà les antimonies, p. 97-98

[10] Nous faisons ici référence à ce fragment posthume repris in Nietzsche, Friedrich. La volonté de puissance II, p. 41, que nous reproduisons ici : « Comment, quand la vitalité est en baisse, on peut déchoir jusqu’à l’attitude contemplative et objective : il faut un poète pour sentir cela (Sainte-Beuve) ».

[11] Nietzsche, Friedrich. Le Crépuscule des idoles, « Flâneries d’un inactuel », §36

[12] Nietzsche, Friedrich. La volonté de puissance, t.I, §59, p. 22

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