Philosophie

Nomadisme et sédentarisme

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« Les roulottes, campement de bohémiens », Vincent Van Gogh (août 1888, Musée d’Orsay)

« Mais un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien », prophétisait Michel Foucault en 1970. Au vu des lectures, des cours, des essais, des colloques qui sont consacrés à Gilles Deleuze, ou plus largement des références qui lui sont faites, il semble que cette intuition soit partiellement en train de se réaliser, pour le meilleur … et pour le pire. Par un système d’alertes, je reçois presque quotidiennement sur ma messagerie des liens vers les articles où il est fait mention du philosophe. Tout récemment, je suis tombée par ce biais sur un article d’un journal local de Lorraine débutant par ces mots : « Les Tziganes n’ont pas d’histoire, mais seulement une géographie ». L’auteur, non identifié, enchaîne sur le récit de l’installation clandestine d’une demi-douzaines de caravanes dans une commune de Meurthe-et-Moselle.

« Dialogues », Gilles Deleuze et Claire Parnet (Champs essais)

Je veux commencer ce billet par une rectification. Deleuze ne parle pas des « Tziganes » en particulier, dans cette phrase extraite des Dialogues avec Claire Parnet (Flammarion, 1996, p.39), mais des  « nomades » en général. On peut regretter une certaine généralité de la philosophie deleuzienne, qui autorise parfois de telles mésinterprétations. Mais on peut aussi considérer que les nomades appartiennent à l’étonnante galerie des « personnages conceptuels ». Pour Deleuze et Guattari, le nomadisme est moins une réalité socio-politique (il l’est aussi, bien sûr !) qu’une force que la philosophie devrait atteindre. Contre la pensée transcendante, qui se définit par verticalité, la pensée nomade consisterait en un déplacement horizontal sur les lignes de fuite du plan d’immanence. Avec Deleuze, on se figure la pensée comme un gigantesque terrain, incroyablement plus étendu que le plan d’eau de Briey (lequel occupe sept hectares d’après le site internet de la ville). Sur ce plan infini, celui qui pense se déplace à vitesse également infinie. Pour l’arrêter, il faut une force contraire qui lui assigne un emplacement fixe. Cette contrainte qui pèse sur la pensée a son équivalent au sein de l’espace social.

Dans l’événement de Briey, en effet, la force qui s’exerce est étatique : elle est représentée par la mairie et la police, qui souhaitent que les nomades soient cantonnés dans  « l’aire de passage ». L’Etat est la figure dernière de l’immobilisme dans la conception deleuzienne. Toutes ses opérations reviennent à délimiter des espaces de liberté. Voici le discours implicite qu’elle forme : vous pouvez être nomade, mais seulement ici. Notons que l’aire n’est jamais à occuper définitivement ; elle demeure « de passage ».

À la lecture de ce court article, je suis interpellée par la manière dont il résonne avec la formule récente de Gérard Collomb, ministre francais de l’Intérieur, qui, à Calais, le 23 juin 2017, déclarait devant les médias : « On ne veut pas laisser s’enkyster progressivement un certain nombre de gens qui arriveraient ici ». Je mets en lien cette métaphore organique, terrible, avec le sort qui est réservé en France aux nomades. La petite ville de Briey n’est sans doute pas l’exemple le plus pertinent. Les politiques publiques que l’article rapporte sont relativement hospitalières et tolérantes. Mais si l’on dépasse le fait pour l’interprétation, ces deux exemples que je vois dans l’actualité la plus récente signalent l’aporie à laquelle est confronté l’étranger qui arrive dans ce pays : ne pas être fixe, ne pas non plus être mobile. Il faudrait n’être ni « gens du voyage » ni « gens de l’installation », pour répondre à la logique d’un gouvernement qui pérennise le transitoire et bouscule ce que l’on pensait (plus ou moins) pérenne.

Une fois relevées ces oppositions, entre état et mouvement, sédentarisme et nomadisme, histoire et géographie, il importe de les étoffer quelque peu. Deleuze ne veut de toute évidence pas dire que les nomades n’auraient pas de passé, au contraire des sédentaires ; simplement qu’ils se reconnaissent comme communautés par la manière dont ils investissent leur environnement, plus que par leur héritage. Qu’ils ont en partage, donc, davantage un territoire qu’une tradition. Pour caractériser ce territoire, disons qu’il est plus grand que celui du sédentaire, que l’histoire n’a cessé de circonscrire, par son jeu de conquêtes et de pertes successives. Au fond, Deleuze fait signe vers un mode d’être nomade, différent de celui du sédentaire, plus attentif à la spatialité qu’à la temporalité. Ce mode d’être est tout autant un mode de pensée, comme j’ai tâché de l’expliquer plus haut. Il consiste à remettre sur le premier plan l’immanence. On rappelle souvent l’étymologie in-manere, « habiter dans ». Or, la forme de l’habiter est plus spatiale que temporelle.

Face au papier du Républicain lorrain, et dans sa confrontation avec les propos tenus par Collomb, on ne peut que donner raison à Deleuze. On voit là des Francais s’accrocher à leur calendrier, à leur temporalité : les Tziganes de Briey reprendront la route dès jeudi (le 29 juin), le plan de Collomb sur les migrants sera présenté « dans les quinze jours », pour éviter que « les gens ici restent 18 mois, deux ans ».

Plan d’eau de Briey

Les trajectoires des nomades et celles des migrants sont certes incomparables. Deleuze nous a d’ailleurs bien prévenus de cette dissemblance. Le migrant a un point de départ et un point d’arrivée ; pour le nomade au contraire chaque point est une étape et le parcours ne tend pas vers une destination.

Mais au plan d’eau de Briey, tout ne se passe pas exactement de cette façon. Paradoxalement, c’est parce qu’ils ne bougent pas que les Tziganes sont ramenés par le journaliste au statut de « gens du voyage ». On les fantasme « en perpétuel mouvement », alors, surtout, il faut s’assurer qu’ils ne s’installent pas, sous peine de faire « grincer des mâchoires », de faire dysfonctionner le système. On attend d’eux qu’ils soient « de bonne composition », conciliants, voire qu’ils « laisse[nt] une petite enveloppe à leurs hôtes », même si ces derniers leur ont seulement assuré un accès minimal aux sanitaires. Car voilà comment cela fonctionne ici, semble avancer le journaliste : lorsqu’on a bénéficié d’un service, on paie en contrepartie. Le nomade doit donc agir selon les usages du pays où il se trouve, mais il doit aussi se plier à l’idée reçue qui le veut sur la route, « en partance », en quittant ce lieu assez vite.

Avec une ironie insidieuse, l’auteur anonyme de l’article du Républicain lorrain s’étonne du refus manifesté par les Tziganes de s’installer dans la zone qui leur est dévolue. Sans entrer dans un commentaire plus approfondi du concept deleuzien de nomadisme – d’autres l’ont fait, plus spécialistes que je ne le suis, il s’agissait pour moi de répondre à cet étonnement feint par une colère sincère. Elle suit la constatation suivante : notre sédentarisme ne fait pas pour autant de nous des hommes qui habitent effectivement, c’est-à-dire qui veillent sur les autres et qui les accueillent. Il apparaît même avoir pour fin dernière de placer tous ces autres en situation d’exil. En ce sens, le siècle est bien peu deleuzien.

© Elise Tourte

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