Médecines philosophiques/Philosophie

Médecines philosophiques | Boèce le consolateur

Boèce et Philosophie (1372)

Dans son œuvre majeure, La Consolation de Philosophie, Boèce raconte et pense un homme plongé dans la plainte et la souffrance. C’est un homme accablé, atteint par la douleur que lui offrent ses souffrances. Les souffrances sont, majoritairement, d’ordre spirituelles, c’est-à-dire qu’il ne peut trouver aucun médecin, aucun guérisseur, comme il pourrait le faire pour les maux de son corps : une blessure, un membre grippé, une maladie bénigne telle qu’une toux et un rhume pourraient être guéries par un homme détenant l’art de la médecine. Or, pour ce qui est de la souffrance de l’âme, en direction de qui pourrait-il se tourner ? Qu’est-ce qui serait assez apte pour venir en aide à cet homme en peine ? Boèce fait intervenir, d’une manière assez inattendue et plutôt originale, la Philosophie. Celle qui a la capacité de prendre en charge ce patient, gavé de souffrances et de douleurs de l’âme, c’est la philosophie : elle va tenter de le soigner, ou pour être plus précis dans notre vocabulaire, elle se donne la mission de le consoler. Avant d’analyser la méthode employée par la Philosophie pour consoler le malade, il apparaît important de s’arrêter sur deux points de description de cette consolatrice. Elle est décrite selon ses traits marquants, notamment comme ayant « les yeux ardents, et plus perçants que la vision du commun des hommes[1] » : nous pourrions ainsi supposer, en premier lieu, que sa vision aurait une force particulière de cerner, pré-voir ou de détecter les souffrances des hommes qu’elle rencontre. Aussi, a-t-elle l’apparence extérieure d’une jeunesse sur laquelle aucune érosion du temps n’a eu d’effet. Boèce dit d’elle, par la voix du narrateur, que « bien qu’elle fût si chargée de siècles[2] », pourtant, « il était impossible de la croire de notre temps[3] ». Nous observons ainsi une sorte d’atemporalité de la philosophie, ou d’inactualité pour reprendre les mots de Nietzsche[4], qui justement, tisse un lien entre les considérations boècienne et nietzschéenne à propos de la philosophie elle-même, mais aussi dans sa pratique.

Cette description physique nous sera utile pour la suite de notre analyse, puisque notre propos va se centrer autour de la méthode de la Philosophie que nous décrit Boèce dans son texte. Face à la douleur de l’autre, elle ne se laisse ni attendrir ni bouleverser par la plainte du malade : elle pose une certaine distance entre la douleur et son action consolatrice. Sa méthode se veut résolument clinique, dans la mesure où sa compassion ne vient en aucun cas empiéter sur le jugement et les consolations qu’elle met en place. Boèce écrit à propos de la Philosophie :

elle, le visage calme et nullement émue par mes plaintes[5]

« La consolation de Philosophie », Boethius, (Les Belles Lettres)

Comme un chirurgien qui doit faire preuve de sang-froid devant une opération périlleuse, mettant en jeu la vie de la personne sur la table d’opérations, la Philosophie est décrit, par Boèce, comme faisant preuve d’un calme profond et inaltérable, une concentration précise, tournée spécifiquement vers la guérison par consolation. Il faut expliquer que « Boèce fait intervenir toute une gamme de discours (arguments, mais aussi chants, poèmes, récitatifs) qui empruntent davantage à la parénèse antique qu’au traité théorique en bonne et due forme[6] ». Chez Boèce, l’accent est porté sur la fonction thérapeutique du λόγος, où c’est par la parole, par la voix, par la relation verbale et orale que la thérapie peut avoir lieu.

La philosophie apparaît pour calmer la plainte du malade, elle surgit contre les Muses : la Philosophie ici dépeinte peut apporter les remèdes dont un malade peut avoir besoin. C’est à cet instant qu’intervient notre explication de la méthode mise en place. Il faut mettre en lumière le vocabulaire de l’examen médical, appliqué à l’esprit : cet examen spirituel par la question permettra à Philosophie de poser un diagnostic sur la base des symptômes de la pathologie observée. Elle pose des questions, elle questionne le patient pour le faire advenir à l’exposition progressive des symptômes de ces maladies. Les mots et les phrases qui font les plaintes du narrateur se dessinent comme des preuves et des symptômes de la plainte :

Me permets-tu donc d’abord, par quelques petites questions, de tâter et d’examiner ton d’esprit pour que je comprenne quel est le moyen de te soigner ?[7]

La langue de Boèce ré-utilise le champ sémantique de l’évaluation et de l’examen physique d’un médecin. Contrairement à la médecine pure, la philosophie comme médecine examine l’esprit du malade, en le questionnant. Mettre à la question le patient permet à la philosophie de manier, de « tâter » l’esprit de l’homme qui se plaint. Il le scrute dans chacun de ses termes, de ses plaintes pour lui apporter le meilleur remède, autrement dit la consolation qui correspond à la pathologie observée et examinée. C’est pourquoi nous pouvons lire de nombreuses et longues plaintes, qui permettent de mettre à nu l’esprit de celui qui se plaint. L’interrogation auquel s’adonne la Philosophie exprime l’idée selon laquelle « l’heure […] est au remède plus qu’à la plainte[8] » : elle ne laisse pas le malade se complaire dans la complainte, mais cherche à établir l’ordonnance décrivant les médicaments qu’il faut appliquer, comme une pommade réparatrice, à l’esprit du malade.

Philosophie cherche à appliquer « les baumes de [son] raisonnement[9] ». Mais quels baumes ? Boèce parle de « raisonnements », notion assez floue dans ce texte : nous pouvons le comprendre comme une méthode de retour à la raison. Retrouver la raison contre les Muses, c’est-à-dire les passions qui viennent troubler l’esprit et empêcher de vivre paisiblement, d’avoir une existence tranquille. Sans cette tranquillité de l’esprit, il est impossible de connaître le bonheur de quelques manières que ce soient, car mêlée dans la violence des passions qui se chevauchent, se contredisent et tentent de prendre le dessus sur la raison humaine. Foessel montre que « « Philosophie » […] se situe entre deux mondes, celui des dieux et celui des hommes. Parce qu’elle doit consoler, et pas seulement instruire, son discours vise à aménager un point de rencontre entre la vérité métaphysique et l’expérience sensible. A ce titre, le recours à une bonne rhétorique devient inévitable[10] ». Cette méthode philosophique propose au malade de se rendre disponible au bonheur pour mieux le reconnaître et l’accueillir en son sein ; elle console pour ouvrir les portes des hommes au bonheur et au désir du bonheur. Cette consolation doit faire découvrir le chemin en direction du bonheur et de la tranquillité de l’esprit, à nouveau raisonné et éloigné des passions de l’âme.

Pour donner la possibilité au malade de se re-mettre en quête du bonheur, la philosophie a pour projet de poser un diagnostic sur le malade en question, distinguer les symptômes et encourager un certain traitement. Philosophie se montre rassurante dans l’expression du diagnostic quant à la pathologie :

Il n’y a rien à craindre […] il souffre de léthargie, une maladie courant chez les esprits abusés.[11]

« Le temps de la consolation », Michael Foessel (2016)

Cette léthargie rend la vie du malade totalement ralentie et réduite, où le malade ne trouve pas la force de se sortir des maux dans lesquels il est plongé par les troubles de son esprit. Aujourd’hui, en termes psychanalytiques, nous parlerions de dépression. Il « déprime » car son esprit a été violenté et abusé par les passions qui s’entrechoquent, se dédoublent et changent de formes au fur et à mesure de la maladie grandissante. Dans La Consolation de Philosophie, la Philosophie a trouvé la maladie et la cause principale de cette maladie : elle va dès lors chercher à trouver un remède à l’esprit du malade pour l’amener vers la guérison et la fin des troubles de son âme. Ici, le mal est celui de cesser de savoir qui il est, c’est-à-dire un trouble de l’identité[12]. Interprétons ce trouble de l’esprit de la manière suivante : il est malade car il n’arrive plus, il ne sait plus se connaître soi-même et se re-connaître soi-même. Il a perdu connaissance de lui-même car il se trouve dans l’incapacité de se reconnaître, il peut être considéré comme un ignorant, car il n’arrive pas à discerner ce qui fait sa personnalité : il paraît oublieux de lui-même, inconnu à sa propre adresse. La philosophie est justement, métaphoriquement présentée ici, comme celle qui viendrait aider l’homme à se connaître lui-même – comme l’injonction de l’Oracle de Delphes, γνοθι σεαυθον – et par la même occasion connaître le monde, sans se laisser tromper par les apparences du monde, par exemple.

Derrière ce que nous venons de décrire, nous voyons poindre les fondements de la méthode de la philosophie perçue comme une médecine chez Boèce, bien qu’à aucun endroit le texte ne pointe directement et systématiquement ce que nous sommes en train de décrire et d’expliciter. Cette méthode se déroule en quatre étapes clairement exposées : 1) questionner le malade pour écouter sa plainte et ses mots ; 2) examiner les symptômes de souffrance et poser un diagnostic ; 3) après avoir dégagé les causes de la maladie, il faut prescrire à la personne en question un traitement pour l’esprit tourmenté et passionné en excès ; 4) enfin, diriger cette personne vers le chemin de la guérison par la consolation, chemin visant le bonheur. A travers cette histoire, Boèce laisse transparaître une forme de discours de la méthode philosophique, méthode qui consiste à reprendre certaines caractéristiques de la médecine classique, avec pour objectif la guérison. Or, il est fondamental de mettre en avant que cette méthode désire guérir par la consolation, et non par des médicaments particuliers – on entend par médicament, la métaphore de remèdes aux troubles de l’âme.

© Jonathan Daudey


Première partie des médecines philosophiques consacrée à Platon en cliquant ICI

Deuxième partie des médecines philosophiques consacrée à Epicure en cliquant ICI

Notes :
[1] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 47

[2] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 47

[3] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 47

[4] Il faut noter l’importance de cette perspective sur la « personnalité » et la méthode de la philosophie

[5] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 73

[6] Foessel, Michael. Le temps de la consolation, p. 76

[7] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 77

[8] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 51

[9] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 107

[10] Foessel, Michael. Le temps de la consolation, p. 76-77

[11] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 53

[12] Boèce, La Consolation de Philosophie, p. 81

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2 réflexions sur “Médecines philosophiques | Boèce le consolateur

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