Médecines philosophiques/Philosophie

Médecines philosophiques | Epicure le guérisseur

Portrait d’Epicure, buste en marbre, Rome, Musei Capitolini. © AFP/ Luisa Ricciarini/Leemage

Un passage classique de la tradition philosophique va particulièrement attirer notre attention, puisqu’il donne à comprendre que la philosophie pourrait être comprise comme une médecine de l’âme. C’est ce qu’Epicure, dans la Lettre à Ménécée, commence par défendre et expliquer. Il va être question de montrer qu’Epicure fait partie aussi de ces exemples historiques qui présentent la philosophie comme une science guérisseuse de l’âme ; autrement dit dans la pensée épicurienne de cette Lettre, la philosophie se fait médecine de l’âme de l’homme, car « le sage a envers tous les hommes les mêmes dispositions que le médecin envers les malades[1] ». Epicure considèrerait que « la joie profonde de philosopher est la joie du passage de la maladie à la santé[2] ». C’est précisément ce qu’il défend dès les premières lignes de ce texte :

Que personne, parce qu’il est jeune, ne tarde à philosopher, ni, parce qu’il est vieux, ne se lasse de philosopher : car personne n’entreprend ni trop tôt ni trop tard de garantir la santé de l’âme[3].

La philosophie, nous le voyons clairement et distinctement, est à comprendre comme le garant de la santé de l’âme. Pratiquer la philosophie c’est maintenir en bonne santé l’âme humaine, et mettre à distance les maladies, les troubles auxquels l’âme humaine est couramment sujette. Ces souffrances de l’âme touchent tout homme, qu’importe son âge : jeunes et vieux peuvent être soumis aux maladies de l’âme. En quelque sorte, plus un homme commence à philosopher tôt dans sa vie, moins il courra le risque de devoir supporter les maladies de l’âme. La philosophie ne doit pas attendre le nombre des années, car la possibilité de gangrène cancéreuse de l’âme est grande et grandissante, si la philosophie n’est pas ou peu pratiquée.

Epicure recense des maux auxquels les hommes sont confrontés : quels sont-ils ? En quoi le philosophe est-il leur meilleur guérisseur ? Chez Epicure, nous dénombrons quatre sources premières de maux et troubles : craintes des divinités, peur de la mort, expression débridée des désirs ainsi que l’inaptitude à supporter et endurer les douleurs. Ces troubles, ces passions de l’âme empêche l’âme de raisonner avec rectitude ; de fait, les désirs, principale source de troubles, vont à l’encontre d’une guérison par la philosophie dans la mesure où la philosophie est considérée comme l’hégémonie de la raison, une raison qui sauve l’homme des désirs naturels qui l’ancrent et l’écrasent dans son corps et la matière seule. Mais comment montrer que les passions du corps sont à proprement des maladies de/pour l’âme qui rendent malade et affaiblissent les hommes qui y sont confrontés. L’épicurisme n’est pas un hédonisme. C’est en ce sens qu’Epicure n’est pas épicurien au sens où nous l’entendons actuellement. Au contraire, il considère que l’accroissement illimité des désirs et des passions, laisser guider son existence par les désirs, n’est pas cause de plaisirs, ou alors de plaisirs seulement instantanés : l’assouvissement et la multiplication des désirs entraînent l’homme vers son déclin moral et physique, puisque le corps, origine et fondement des désirs, vient assaillir et séquestrer la tranquillité première de l’âme.

Le tétrapharmakos, formule courte qui condense certains éléments présents dans la Lettre à Ménécée

Dès lors, comment prouver ce besoin de philosophie pour garantir la santé de l’âme ? Car, en effet, philosopher n’est peut-être pas la première technique de soins à laquelle nous songerions lorsque nous souhaitons nous assurer la tranquillité de l’âme et sa pleine santé en général. Pour défendre cette idée, Epicure choisit une analogie entre la philosophie et le bonheur, (dé)montrant ainsi l’absurdité de ne pas s’atteler à la philosophie :

Et celui qui dit que le temps de philosopher n’est pas encore venu, ou que ce temps est passé, est pareil à celui qui dit en parlant du bonheur, que le temps n’est pas venu ou qu’il n’est plus là[4].

Tout homme et toute action humaine tend vers le bonheur, notamment son bonheur personnel. Ainsi, dire que le temps de notre bonheur fait partie du passé ou d’un futur instable, est absolument absurde : nous voulons tous être toujours déjà heureux, ni avoir à attendre ni laisser passer le bonheur ou le moment où nous pouvons nous exclamer : « je suis heureux ! ». Il en va de même pour la philosophie, qui nous apprend ce passage : il est toujours temps de faire de la philosophie, il n’y a pas de moments plus propices que d’autres, étant donné que nous devons veiller sur la santé de l’âme chaque jour de la vie, chaque moment de notre existence. Il faut « philosopher lorsqu’on est jeune et lorsqu’on est vieux[5] » – il est toujours temps de pratiquer la philosophie. Pourquoi donc ? Quand on est jeune, elle rassure sur l’avenir et ôte les troubles de l’âme quant à cette angoisse de la temporalité : elle se constitue et se fonde comme un enseignement sur la vie et les chemins du bonheur disponibles pour l’homme, spécifiquement dans sa quête d’une âme personnelle en bonne santé. Epicure comprend ainsi la philosophie comme une préparation médicale à une stabilité mentale ou psychologique. La jeunesse est peut-être le moment de la vie qui enjoint l’homme à un champ des possibles et à des carrefours décisionnels de grande ampleur. Quand on est vieux, elle permet de rester jeune avec les biens de l’expérience de l’âge, autrement dit, la philosophie agit sur l’homme qui la pratique comme un élixir de jeunesse.

Mais ce n’est pas la seule cause qui pousse la philosophie sur le devant de la scène en matière de guérison des troubles de l’âme. L’impulsion vient de l’hégémonie de la raison que placent ces Grecs dans la philosophie elle-même, où la philosophie se trouve être la seule discipline à garantir la prédominance de la raison sur les passions. L’intervention de la raison permet de mettre en place un usage selon le metron, la mesure de ses passions. Il y a une métrétique de la philosophie : une pratique éthique et mesurée de son corps par le biais de la philosophie. La raison philosophique permet à l’homme d’évaluer son action, ses désirs, ses volontés relativement à un pas-assez et un trop pour parler comme Jankélévitch : les excès sont toujours, soit régressifs, soit expansifs. Epicure ne pense pas comme Platon que la philosophie comme médecine de l’âme doit s’atteler principalement à la question de l’ignorance mais bien plus aux troubles de l’âme liés à ses passions. Pour Epicure, une telle médecine de l’âme décrit l’idée selon laquelle « le soin philosophique de l’âme consiste donc à la détourner de sa pente naturelle[6] », c’est-à-dire de ses désirs naturels, ceux du corps en premier lieu, qui troublent l’âme et la détournent du bien. Car, l’expression et l’assouvissement sans borne des désirs, comme un hédonisme débridé d’un Calliclès croyant que la vie ne peut être heureuse qu’à condition d’être vécue dans une maximisation la plus totale du plaisir, éloignent l’homme du bonheur en l’empêchant de philosopher normalement. La guérison réclame une « reconcentration » des désirs naturels en les mesurant et en rationalisant. Les plaisirs liés aux désirs naturels et à leur accomplissent constituent une illusion, un préjugé sans fondement, contre lequel doit lutter la philosophe comme un médecin lutterait à l’aide de médicaments et de mictions thérapeutiques contre une maladie virale. Virale, car quel homme peut se targuer de n’avoir jamais cédé à l’assouvissement de ses plaisirs, croyant que c’est ainsi qu’il se comblerait de bonheur ? C’est à cause de ce mal natif que l’homme doit, quel que soit son âge, quelle que soit la période de sa vie, s’adonner à la philosophie pour se guérir lui-même des passions de l’âme, générées par les désirs naturels du corps et la tendance irrépressible à vouloir les assouvir, mais aussi en tant que prévention médicale des risques de succomber à ces maux de l’âme. Le désir étant l’expression d’un manque à combler, la philosophie permet, par l’usage de la raison et parce qu’elle est ontologiquement désir de sagesse, de combler tous les désirs en les supprimant, en les réduisant à néant pour libérer l’âme du corps et la diriger exclusivement vers le chemin d’un bonheur durable et tranquille.

Nous analysons bel et bien une méthode philosophique chez Epicure, prenant les traits généraux de la médecine et appliquée à la santé de l’âme humaine. Guérir l’âme revient à s’assurer un bonheur quasi immédiat, à condition de suivre la méthode médico-philosophique suivante : dans ce texte, il est expliqué que la philosophie enseigne qu’une vie ne peut être vécue sainement sans prudence et mesure[7]. Quelle est cette mesure, ce μετρον dont parle ici Epicure ? C’est le juste-milieu, l’équilibre parfait entre les plaisirs et les vertus. La vie seulement faite de vertus n’est pas possible. Il faut associer à cela les plaisirs dans leur mesure et leur prudence pour garantir la santé de l’âme et du corps. De facto, la philosophie est entendue comme une médecine de l’âme. En guérissant l’âme de ses maux, mais aussi en faisant une prévention aux possibles maladies, dès le plus jeune âge des hommes, elle peut soigner l’homme, dans une incitation à la vie mesurée, en direction du bonheur.

© Jonathan Daudey


Première partie des médecines philosophiques consacrée à Platon en cliquant ICI

Notes :
[1] Sénèque. De la constance du sage, trad. Emile Bréhier, Paris, Gallimard, 1962, p. 648.

[2] Introduction à Epicure, Lettres et maximes, trad. Marcel Conche, Paris, Presses Universitaires de France, 1987, p. 42.

[3] Epicure, Lettre à Ménécée, p. 191

[4] Epicure, Lettre à Ménécée, p. 191

[5] Epicure, Lettre à Ménécée, p. 191

[6] Lucas, David. « La philosophie antique comme soin de l’âme », Le Portique [En ligne], 4-2007 | Soin et éducation (II), mis en ligne le 14 juin 2007 : http://leportique.revues.org/948

[7] Epicure, Lettre à Ménécée, p. 196

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