Entretiens/Philosophie

Entretien avec Alexandre Lacroix : « L’enjeu est de faire redescendre les idées et la philosophie sur terre »

Alexandre Lacroix

Alexandre Lacroix est philosophe et écrivain. Directeur de Philosophie Magazine qu’il fonde en 2006, il a publié de nombreux romans, à savoir L’Orfelin (Flammarion, 2010) ou L’homme qui aimait trop travailler (Flammarion, 2015), ainsi que des essais tels que Comment vivre lorsqu’on ne croit à rien ? (Flammarion, 2014) ou Ce qui nous relie (Allary Editions, 2016). En février 2017, il publie Pour que la philosophie descende du ciel (Allary Editions), un recueil des « éditos » publiés depuis 10 ans dans Philosophe Magazine. Cet ouvrage aborde de nombreuses questions à la fois quotidiennes et existentielles avec la volonté de combattre l’idéalisme, l’occasion pour nous de cet entretien autour de cette vision de la philosophie.


Selon vous, pourquoi la philosophie s’est, pendant des siècles — et même encore aujourd’hui — complue dans ce ciel des Idées et de l’immatérialité, jusqu’à en dénigrer la terre ?

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« Pour que la philosophie descende du ciel », Alexandre Lacroix (Février 2017, Allary Editions)

Alexandre Lacroix : A travers l’allégorie de la caverne, Platon décrit le mouvement ascendant de la philosophie. Il peint les hommes comme des créatures enchaînées dans une grotte, ne voyant pas la lumière du soleil, et confondant les ombres projetées au fond de la grotte avec la réalité. Ce serait là l’image de notre condition humaine. Entrer en philosophie, devenir philosophe, consisterait à sortir de la caverne, à se méfier des évidences sensibles (les ombres au fond de la grotte), à sortir à la lumière du soleil, à habituer ses yeux à celle-ci et à voir vraiment le monde. Ce « vrai monde » de la philosophie ne correspond ni au sensible, ni au sens commun, car il est éclairé par le soleil des Idées du Vrai, du Bien et du Beau, qui fusionnent. C’est ce schéma – nous sommes plongés dans un monde obscur et trompeur, nous devons progresser vers des Idées élevées, transcendantes – qui pose un problème inaugural dans l’histoire de la philosophie. Un autre problème est le singulier. Pourquoi n’y aurait-il qu’un Vrai, qu’un Bien, qu’un Beau ? Dans de nombreux passages, Platon nous invite à hypostasier les idées, c’est-à-dire qu’il donne aux idées des qualités divines – elles sont selon lui uniques, immuables, impérissables. Il laisse même entendre dans La République qu’elles ont été créées par un phyturgos, un démiurge. Les Idées n’auraient pas été créées par des hommes ! Résumé ainsi, cela ressemble à un vaste délire. Pourtant, cet idéalisme est la source de tous les dogmatismes – en science, en politique ou en religion. Il y a donc bien un enjeu, qui est de faire redescendre les idées – et la philosophie – sur terre.

Vous imputez cette faute à Platon et à son système idéaliste. Pourtant dans le dialogue intitulé Parménide, Socrate reçoit l’enseignement de Parménide qui lui dit de ne pas dénigrer les choses banales de la vie en lui disant : « la philosophie ne s’est pas encore emparée de toi, comme elle le fera un jour si je ne me trompe, lorsque tu ne mépriseras plus rien de ces choses. » (Parménide, 130e). En ce sens, souscrivez-vous à l’enseignement parménidéen ?

Vous faites référence à un passage très plaisant, où il est question de l’« Idée de poil ». Si chaque chose existante a son Idée, y a-t-il une Idée du poil ? Telle est la difficulté qui est soumise au jeune Socrate. Il ne trouve pas de réponse satisfaisante. Cependant, l’œuvre de Platon – prise dans son ensemble – est troublante et englobe plus d’une contradiction. J’en relèverai deux. Au-début de La République, il est affirmé qu’il conviendrait de chasser les poètes de la cité, parce que la poésie cultive les passions funestes. A de multiples reprises, dans un dialogue de jeunesse comme le Ion mais aussi dans un dialogue tardif comme le Sophiste, la préoccupation de l’apparence ou de la perfection formelle du discours est critiquée. Cependant, les dialogues de Platon – par leur forme théâtrale – sont l’œuvre la plus littéraire, la plus « poétique » de toute l’histoire de la philosophie. Le même auteur veut chasser les poètes tout en s’affirmant comme un très grand poète. De la même façon, il y a de nombreuses occurrences de la théorie des Idées, dans les dialogues, qui fondent la tradition idéaliste. Mais le dispositif d’ensemble de ces dialogues est plutôt… sceptique, dans la mesure où Platon fait s’affronter des points de vue antagonistes et ne conclut presque jamais, il laisse le plus souvent la porte ouverte à un doute, à une nouvelle enquête, sur chaque sujet… En somme, le problème inaugural de la philosophie – la transformation des idées en idoles, en divinités – est bien en germe chez Platon, mais c’est une certaine lecture des dialogues qui va fonder l’idéalisme. Il n’est pas absurde de soutenir que Platon propose aussi une philosophie du corps, une philosophie terrestre ou immanente dans d’autres passages. Simplement, la lecture idéaliste est celle qui s’est par la suite imposée – et qui a fait bien des dégâts.

De nombreux textes sont illustrés par des expériences personnelles vécues, de la vie quotidienne. Est-ce que cela constitue votre méthode pour ramener la philosophie dans l’immanence ?

Je propose en effet une méthode. Vous voulez savoir ce que c’est que le mal, que la beauté ? Ne commencez pas par ouvrir des traités complexes, par vous perdre dans les livres, même si ceux-ci seront utiles chemin faisant. Demandez-vous plus simplement : quand ai-je le sentiment d’avoir mal agi ? Pourquoi ? Quand ai-je rencontré la beauté ? Comment décrirai-je cette expérience ? C’est de l’expérience que ces notions générales abstraites tirent spontanément leur définition. Les livres, les connaissances philosophiques aident à préciser la terminologie, à clarifier. Mais la plupart des idées philosophiques – amour, joie, tristesse, éducation, etc. – ne sont que des mots (pas des dieux), à travers lesquels nous cherchons à désigner des catégories d’expériences.

Platon (détail de L’Ecole d’Athènes, Raphaël)

A l’instar de Raphaël Enthoven, entretenez-vous un rapport important ou spécial avec les Mythologies de Barthes dans votre manière d’aborder le réel ?

Non, ce n’est pas la même démarche. Je ne cherche pas à faire de la sémiologie, c’est-à-dire à échafauder une lecture de la symbolique de la Citroën DS, comme le fait Roland Barthes, ou encore des émoticons ou du gel antibactérien, comme le fait dans la même veine Raphaël Enthoven. Dans Pour que la philosophie descende du ciel, mais aussi dans Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien ?, j’essaie plutôt de tirer le fil d’une pensée sceptique. Dans une perspective sceptique, la philosophie ne découvre aucune vérité, mais aide à proposer une description précise de ce que nous vivons, de la condition humaine. Pas une découverte scientifique, une description littéraire donc. Et les objets étudiés n’appartiennent ni à la mode ni à l’univers de la consommation, mais au vécu. C’est pourquoi je me penche sur la souffrance, le carpe diem, l’érotisme, l’éducation, le deuil, etc.

Comment combiner la prétention de la philosophie à l’universalité et à l’objectivité avec l’intégration d’exemples subjectifs et particuliers ? Est-ce que la philosophie doit abandonner cette prétention ?

Il n’est pas d’universalité que le temps ne détruise à la longue. La nature humaine ? Elle n’existait pas avant le Pléistocène, et l’évolution n’est pas bloquée. Le bien et le mal ? Ils ont varié prodigieusement à travers les âges et sont très locaux. Prenons l’interdit suprême, celui de l’homicide. Il est justifiable dans le cas de la légitime défense ou d’un attentat contre Adolf Hitler. Je prends volontairement des « gros » exemples. Mais j’ajouterai une nuance. Vous convenez que les maisons sont des constructions humaines ? Vous n’avez aucun critère universel de la beauté, mais pourtant vous êtes d’accord pour dire que certaines maisons sont plus belles que d’autres. En architecture, vous ne prétendez détenir aucune vérité, mais vous n’êtes pas relativiste. C’est la même attitude que nous devrions adopter à mon sens pour les règles juridiques ou morales. Même si nous n’avons aucune définition universelle du bien et du mal, nous ne sommes pas contraints au relativisme. Nous pouvons comparer les systèmes de normes entre eux et décider que nous préférons vivre avec certaines règles plutôt qu’avec d’autres.

Vous avez écrit un roman autobiographique intitulé Quand j’étais nietzschéen. Cependant est-ce que votre travail consistant à refuser une certaine forme d’abstraction et de transcendance en philosophie ne provient-elle pas de ce rapport à Nietzsche ?

Oui, il y a une filiation anti-idéaliste spontanée qui part du scepticisme antique, passe par Montaigne et Nietzsche, et se poursuit jusqu’à nos jours. Ceux qui placent la philosophie dans le ciel ont l’air sérieux, ils tiennent le haut du pavé. Ce sont les prêtres de la discipline. Ceux qui la font descendre sur terre sont de mauvais plaisants, ils n’ont pas de système, guère de jargon, ils font de la philosophie un usage privé et souvent passionnel. Alors oui, ce courant-là me séduit. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il est possible de philosopher sans tenter de faire passer des vessies pour des lanternes.

Entretien préparé par Jonathan Daudey
Propos recueillis par Jonathan Daudey

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