Leibniz et les petites perceptions/Philosophie

Leibniz et les petites perceptions | De la perception à l’aperception

Portrait de Leibniz, Andreas Scheits (détail, huile sur toile, 1703)

Les petites perceptions[1] permettent de comprendre que « la conscience s’épanouit au-delà des multiplicités sous-jacentes de l’inaperçu[2] ». Ce n’est pas parce que les petites perceptions, nous le verrons, se trouvent dans un premier temps, prisonnières de l’inaperception, que la connaissance est impossible, voire une utopie. Néanmoins, c’est la problématique que pose cette théorie : comment connaitre le monde si nos perceptions, en raison de la multiplicité infinie et de leur infinie petitesse, nous sont inconscientes – infraconsciente – et hors de toute aperception ? La question de la connaissance est intrinsèquement liée à la πνευμα, à ce souffle qu’est l’esprit. La théorie des petites perceptions découle de ce qui intéresse Leibniz ici, ce qu’il nomme explicitement psychologie. En effet, dans la pneumatologie[3], la science de l’esprit selon Leibniz, les perceptions insensibles sont véritablement centrales. Or, il est important de comprendre de prime abord que la perception est une propriété de toute substance, à entendre tout sauf un acte psychologique. Il faut ajouter ce propos absolument central de Leibniz : « Les perceptions insensibles sont aussi importants pour [la science de l’esprit, de l’âme] comme les corpuscules insensibles le sont pour la science naturelle, et il est tout aussi déraisonnable de rejeter l’un comme l’autre, sous prétexte que ils sont hors de portée de nos sens[4] ». Hors de nos sens, pour ainsi dire inconscientes, regroupant tout ce qui est de l’ordre du multiple, de l’ensemble, de la collection, du détail.

Cercle III, M. C. Escher (pyrogravure)

Il faut introduire l’importance de la monade comme étant le siège d’un « état passager qui enveloppe et représente la multitude dans l’unité[5] » et qui perçoit. Qu’est-ce que cela signifie ? L’intériorité de l’âme est quelque chose qui peut se représenter à travers des lignes qui vont à l’infini. Pour nous exprimer clairement et distinctement, nous faisons référence à la pyrogravure d’Escher ci-dessus, un artiste qui s’est souvent inspiré, dans ses productions artistiques, de modèles mathématiques, et qui, par analogie, peut-être une illustration de la pensée de la monadologie dans le vocabulaire leibnizien. Ce type de gravure correspond, d’une certaine manière à ce Leibniz peut entendre par la pensée de la monade – sa monadologie – puisque sur le bord, sur la bordure de ce cercle, l’esprit n’est pas clôturé, n’est pas emmuré mais au contraire, les lignes ont tendance à s’infléchir vers des structures qui sont infinies. Il y a quelque chose qui est de l’ordre d’un feuilletage pelliculaire. Au fond, c’est la pauvreté de notre œil par exemple, qui nous condamne à tenir ceci pour un espace clos, alors qu’en réalité c’est un espace ouvert. Dans l’espace fermé, clos, sans porte ni fenêtre, il y a un véritable univers. La monade est un espace clos, absolument simple, mais qui contient en miroir l’intégralité du monde, la totalité non-close du réel. Bien que « les Monades [n’aient] point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir[6] », elles sont le lieu de la perception, origine de la possibilité et capacité perceptive humaine. Compris comme substance, l’homme décrit la totalité de l’univers dans les détails les plus infimes, dont le bruit que fait chaque petite vague. Néanmoins, cette expression n’est donnée que de manière confuse : de facto, nous ne faisons cas que du « bruit de la mer », autrement dit une unité dont les fondements se trouvent dans la multiplicité́ des petites perceptions.

C’est pourquoi, afin de répondre aux problèmes que posent les petites perceptions, nous choisissons de répondre en trois moments, permettant une progression de la perception à la connaissance, en passant par les chemins de l’aperception. Tout d’abord, il conviendra, avec nécessité, d’établir, la distinction entre la perception et l’aperception. Notons impérativement que cette distinction terminologique de ces deux facultés de l’homme n’en est pas pour autant étrangère l’un à l’autre, mais que la perception fonctionne comme prédisposition et champ des possibles pour l’aperception : nous ne pouvons-nous apercevoir qu’à partir de ce dont nous avons perçu. Ensuite, il nous faudra pénétrer le cœur des petites perceptions, c’est-à-dire dans leur multiplicité, en développant l’idée selon laquelle la multitude des petites perceptions fonctionnent sur le modèle mathématique du calcul infinitésimal. Enfin, nous aborderons la question de la dimension gnoséologique que pose la théorie des petites perceptions, en approchant deux points de réponse : l’aspect non-conscient des petites perceptions et leur difficulté à les connaitre ; ainsi que le rôle joué par la mémoire comme stockage des futures connaissances possibles.

I. De la perception à l’aperception

  1. Percevoir : la question de la sensation

En premier lieu, il convient de définir ce que Leibniz appelle la faculté de perception. L’âme est, pour Leibniz, peuplée de milliard de petites perceptions, voire une infinité. Elles sont logées dans l’âme, dans les recoins et plis de l’âme. Comment se forment-elles au sein de l’âme humaine ? Le corps humain est continuellement affecté par des objets, des images, des choses dans le monde et qu’il rencontre sous le mode purement perceptif et sensible. En vérité, si l’âme est le lieu des impressions des petites perceptions, c’est avant tout par le biais du corps et de l’importance de la sensibilité dans le rapport d’un sujet au monde et à ses objets en tout genre. Lorsqu’un homme perçoit, ses sens sont mis en mouvement, ils sont excités par une chose, par une sensation. Dans tous les domaines de la vie, de l’art, de la science, l’existence la plus banale, le corps humain est confronté à ces innombrables petites perceptions. Ne prenons-nous que l’exemple premier des cinq sens du corps humain : à titre d’illustration, il faut imaginer que je me trouve dans le salon d’un appartement, une quantité définie d’objets se donnant à ma perception, s’offrant à mes sens. Par la vue, je rencontre l’espace et les couleurs ; par le toucher, je découvre la douceur et la froideur d’un marbre ; par l’ouïe, je reconnais la symphonie qui se joue en fond sur le gramophone ancestral ; par l’odeur, je sens le parfum des tapisseries murales, anciennes et poussiéreuses ; enfin, par le goût, j’apprécie le salé et le sucré des petits fours disposés sur la table à manger. Les cinq sens sont tous excités, presque simultanément, par des perceptions en tout genre, multiples et infinies, qui frappent ma perception. Ainsi, les petites perceptions sont à concevoir en tant que « des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les parties sont ou trop petites ou en trop grand nombre ou trop unies[7] ». Et pourtant, cette infinité est nécessaire à la perception, dans la mesure où c’est la confusion des parties dans leur infinie petitesse qui permet de percevoir. Si nous percevions chaque partie, si infimes qu’elles sont, nous ne percevions jamais aucun objet, aucune forme. Chaque objet de cette pièce est composé d’un nombre infini de parties qui échappent à mon aperception, mais jamais à ma perception.

Ces objets de la perception affectent le champ perceptif de toute monade d’une infinité multiple – indéfinie – de ce que Leibniz appelle « petites perceptions ». La Préface aux Nouveaux essais sur l’entendement humain est certainement le lieu du développement de cette théorie le plus prolixe et approfondie. Que nous apprend Leibniz ? La perception reçoit une multiplicité de perceptions, souvent de taille et d’importance infime, mais qui toutefois construisent l’objet en question. Qu’importe le sens qui est affecté, cette infinité de petites perceptions sont perçues. Leibniz montre que lorsqu’il s’agit de la sensation des petites perceptions, ces dernières sont senties au niveau moléculaire. Qu’est-ce à dire ? Les petites perceptions sont absolument ridicules et invisibles. Cependant, ce serait une erreur du langage de les dire « imperceptibles » car, nous le verrons par la suite, l’invisibilité des petites perceptions est de l’ordre de l’aperception : il nous faudrait bien plutôt parler d’ « inaperçu[8] » ou d’ « inaperceptible[9] ». En effet, la perception est d’une manière certaine déshabillée de toute intellection, de tout entendement, puisque n’importe quel point perçoit le monde. Il y a une forme de spontanéité de la perception telle que l’entend Leibniz, dénotant une immédiateté et une instantanéité, une absence de médiation aperceptive : la perception ne reconnait ni ne distingue rien parmi les petites perceptions, qui lui sont découvertes, pour ainsi dire, « pêle-mêle ». La perception se déplie de facto comme le lieu de l’expérimentation de la multitude pure, précédant toute arithmétique, toute classification.

« Kanagawa oki nami ura », Katsushika Hokusai (peinture sur bois, 1830-1832)

Pour appuyer son argumentaire, Leibniz choisit de reprendre en exemple du « bruit de la mer[10] ». L’expérience est simple et concrète : lorsque nous nous percevons à l’aide de l’ouïe le bruit de la mer, de ses vagues et de ses remous, nous percevons qui nous permet de reconnaitre à l’avenir le bruit de la mer. Autrement dit, si nous nous trouvons sur le côté atlantique français à un moment y et que nous nous situons, plus tard, sur la côte pacifique américaine à un moment z, il est possible de savoir que nous entendons le son correspondant au bruit de la mer. Presque inconsciemment, sans véritablement savoir pourquoi, nous percevons le bruit des vagues qui s’étalent sur le sable d’une plage ou contre le roc d’une falaise, sans à proprement parler nous en rendre compte, sans en prendre conscience. Lorsque nous nous promenons sur la jetée d’un bord de mer, une infinité de perceptions et de petites perceptions frappent notre perception, tous les sens sont stimulés de manière non-consciente. Pour reconnaitre le bruit, nous percevons confusément chacune des plus petites parties, le nombre infini des gouttelettes qui constituent une vague ; nous percevons tout, mais nous ne remarquons ni chaque élément de cette multiplicité dans l’unité, ni leur rapport entre eux. Pour ainsi dire, la perception se trouve comme « noyée » au milieu des petites perceptions, car leur nombre infini et leur indéfinie multiplicité restent confuses et indistinctes.

  1. Apercevoir : la question de l’intellect

De l’aperception, Théophile propose une définition comme ce qui a lieu d’après la perceptions, après coup, par réflexion[11]. En effet, s’apercevoir, contrairement à percevoir, ne répond pas de la même temporalité. Alors que percevoir se fait toujours déjà nécessairement de manière instantanée, s’apercevoir vient toujours après, il y a toujours un délai ou une durée qui sépare le perçu et l’aperçu. Ainsi, l’aperception succède toujours à la perception, tel que l’écrit Leibniz en ces termes :

[…] puisque réveillé de l’étourdissement, on s’aperçoit de ses perceptions, il faut bien, qu’on en ait eu immédiatement auparavant, quoiqu’on ne s’en soit point aperçu ; car une perception ne saurait venir naturellement que d’une autre perception, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d’un mouvement.[12]

« Nouveaux essais sur l’entendement humain », Leibniz (Editions GF)

Ces différentes perceptions, ma sensibilité les reçoit en elle, mais de manière générale ou grossière, c’est-à-dire que le corps n’est affecté que de l’ensemble approximatif mais suffisant des choses et des objets qui l’environnent. Leibniz écrit très clairement que ces petites perceptions affectent l’âme « sans aperception et sans réflexion[13] ». Percevoir revient dans cette situation à recevoir par la sensation, du monde qui nous entoure, une quantité d’objets dont nous nous ne comprenons que la grande partie, la globalité générale. Cette multiplicité dans la totalité provoque comme un étourdissement et il nous arrêté quelques temps sur ce terme. Leibniz nous apprend que les petites perceptions, à cause notamment leur nombre important, quasi incalculable aveuglent ou assourdissent l’âme humaine et rend, dans un premier temps, l’aperception inopérante. Nous sommes comme devant cette impressionnante toile de Giovanni Paolo Pannini, Galerie des peintures de la Rome moderne (1759) qui trouble la perception au point de rendre inaperceptible la toile, toile qui deviendrait presque incompréhensible. Le sujet se retrouve submergé par la vague de détails multiples et de petites perceptions, engloutie devant la quantité et la qualité des petites perceptions s’offrant à sa vision. Cette mise en abîme rappelle le caractère obscur de la perception : l’âme humaine ne peut se satisfaire de ce capharnaüm indistinct et obscur — ce que René Guénon appelle les « quantités évanouissantes ». Quand l’aperception n’est pas active et laissé à la seule perception, les perceptions de l’homme « ne sont pas assez distinguées, pour qu’on s’en puisse souvenir, comme il arrive dans un profond sommeil sans songes, ou dans un évanouissement[14] ». L’enjeu est de montrer que c’est l’aperception, faculté active – en non passive – de l’âme humaine qui va se charger de rendre les perceptions claires et distinctes.

L’aperception, que Leibniz nomme parfois « conscience[15] » se constitue comme centre d’activités réflexives : la réflexion de l’aperception, à l’origine et au fondement de la temporalité différenciée de la perception, permet ce retour sur soi, ce reflet de la conscience sur elle-même, dont la perception est démunie. La réflexion fonctionne, pourrions-nous dire, comme une prise de conscience, dans la mesure où la conscience se saisit des perceptions inaperçues, les aperçoit pour en faire des connaissances, voire les porter jusqu’à des vérités universelles. Lorsque l’aperception est mise en marche, l’homme sort de son état d’évanouissement, raison laquelle nous pouvons affirmer que l’homme (re)prend conscience – de soi, et donc de ses propres perceptions. Aussi faut-il remarquer que d’un point de vue grammaticale, « s’apercevoir » est un verbe pronominal muni d’un « s’ (ou se) », dénotant l’action d’une réflexion du sujet sur lui-même. Lorsque l’âme humaine s’aperçoit de telle ou telle petites perceptions restées encore inconscientes, elle opère véritablement comme un mouvement de retour, de regard sur elle-même, la sortant d’une sorte de repos ou d’anesthésie.

Dans cette même perspective, Leibniz fait dire à Théophile la chose suivante, après quelques développements cherchant à dissocier végétaux et animaux sur la question de la perception :

[…] quant à l’homme ses perceptions sont accompagnées de la puissance de réfléchir, qui passe à l’acte lorsqu’il y a de quoi. Mais lorsqu’il est réduit à un état où il est comme dans une léthargie et presque sans sentiment, la réflexion et l’aperception cessent, et on ne pense point à des vérités universelles.[16]

Leibniz compare très clairement l’aperception à une « puissance de réfléchir », une force qui enjoint l’âme humaine à s’activer ou s’actualiser au sein d’une opération de réflexion. Réfléchir revient, pour l’homme, à saisir ses propres perceptions restées enfouies dans la mémoire. D’où la conception leibnizienne de l’aperception comme conscience, en d’autres termes, comprenons l’aperception comme « la connaissance réflexive de cet état intérieur[17] ». Cet état intérieur correspond à une certaine « léthargie », causée par l’infini multiplicité des petites perceptions qui affectent l’homme et s’impriment presque inconsciemment et dans l’âme humaine. La question de de l’infinité et de la multiplicité des petites perceptions convient désormais d’être interrogées.

© Jonathan Daudey

Notes :

[1] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 41. On retrouve différentes occurrences de ce terme dans différents textes et lettres de l’œuvre de Leibniz.

[2] Serres, Michel. Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, p. 96

[3] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 41

[4] Ibid., p. 43

[5] Leibniz. Monadologie, §14

[6] Leibniz. Monadologie, §7

[7] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 41

[8] Serres, Michel. Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, p. 96

[9] Ibid., p. 98

[10] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 42

[11] Ibid., II, 9, p. 105

[12] Leibniz. Monadologie, §23

[13] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 41

[14] Leibniz. Principes de la nature et de la grâce, §4

[15] Leibniz. Monadologie, §14

[16] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, II, 9, p. 109

[17] Leibniz. Principes de la nature et de la grâce, §4

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