Leibniz et les petites perceptions/Philosophie

Leibniz et les petites perceptions | Mémoire et inconscient

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Portrait de Leibniz (gravure)

  1. Inconscient et infraconscient

Les petites perceptions sont avant toute aperception, avant toute connaissance, comme inconscientes. Cette non-conscience s’accompagne non seulement d’une méconnaissance de ces perceptions, mais aussi d’une ignorance. Nous ne pouvons pas techniquement avoir conscience de toutes les perceptions qui nous affectent, elles se trouvent en bien trop grand nombre en nous pour pouvoir les connaitre et les reconnaitre. La raison première de ce statut inconscient des petites perceptions se situe du point de vue de la quantité : elles sont trop nombreuses pour être connues clairement et distinctement, chacune des parties formant bien plutôt une totalité confuse et obscure. Pour gagner en clarté, nous allons préférer la notion d’« infraconscient » pour la raison suivante : le terme d’inconscient sous-entend une négation de la conscience, comme s’il y avait un lieu autre que la conscience en l’homme, que représenterait une faculté nommée « inconscient ». De plus, cette négation grammaticale peut prêter à confusion sur la capacité de l’homme à accéder à ces données inconscientes, la psychanalyse ayant tellement galvaudé ce terme qu’il en devient presque inaudible pour la pertinence de notre étude. En parlant, en revanche, d’infraconscient, nous comprenons immédiatement que c’est la zone de la conscience qui se tient sous elle, dans une région inférieure, mais qui n’est en aucun cas, ni sa négation ni son autre opposée. Ces considérations ne sont pas simplement d’ordre sémantiques : elles décrivent explicitement que les petites perceptions se logent dans cette infraconscience, à partir de laquelle peut se plonger l’aperception pour (re)connaitre ces perceptions multiples et infinies. Le préfixe infra- donne à la théorie des petites perceptions toute sa validité comme voie vers la connaissance.

Une dimension de bonheur et de bien-être opère aussi dans cette idée des petites perceptions comme infraconscientes. Qu’il demeure un véritable flou autour des perceptions affectant l’homme, constitue bien évidemment un voile épais qui fait obstacle à la vérité, mais aussi pour l’homme, une possibilité de supporter les données perçues. Dans cette perspective, presque morale, par-delà le pur intérêt pour la connaissance, Leibniz écrit :

L’auteur infiniment sage de notre être a fait pour notre bien, quand il a fait en sorte que nous soyons souvent dans l’ignorance et dans des perceptions confuses, c’est pour agir plus promptement par instinct, et pour ne pas être incommodé par des sensations trop distinctes[1]

Ainsi, Dieu a programmé en l’homme cette capacité passive de ne pas pouvoir toujours tout apercevoir immédiatement, d’avoir une perception limitée qui ne comprend que grossièrement l’unité formée par la multiplicité des petites perceptions. Nous pouvons ainsi comprendre que pour Leibniz, posséder une ouïe trop aiguisée rend l’écoute de sons stridents insupportable, tout comme posséder une vue trop perçante donne aux objets l’aspect de quelque chose de dégoûtant : ainsi nous jouissons « de l’avantage du mal sans en recevoir l’incommodité[2] ». Comme si le Créateur des hommes avait décidé, pour leur apaisement, d’adjoindre à la perception, une aperception médiate, qui limite l’homme. Autrement dit, si l’homme veut découvrir ce qu’il y a en lui d’infraconscient, il s’expose à des douleurs et à du dégoût devant des objets déshabillés de la confusion dans laquelle ils sont enveloppés. L’homme est maintenu dans l’ignorance — même celui qui s’évertue à vouloir connaitre, à découvrir la vérité de ce monde, par exemple — car Dieu a investi le monde de l’infini. D’une certaine manière, il est tout aussi complexe de connaitre l’Univers dans sa totalité unitaire qu’une vague maritime s’échouant sur une plage. Chaque chose contient du substantiel, lieu qui ouvre sur tout un univers, puisque ce dernier est ce qui unit la multiplicité dans l’unité. Il est donc envisageable que transformer toutes données infraconscientes en données conscientes, autrement dit tout inaperçu en aperçu, est impossible. Nous pouvons connaitre les lois de la physique qui structurent la nature – l’architectonique de la nature – mais aucunement chaque détail, chaque partie en raison de leur incomparable petite taille. Ce n’est pas que l’homme ne veut pas les apercevoir, mais c’est qu’il ne peut pas les apercevoir toutes dans leur infinité multiple.

Néanmoins, il ne peut pas se méprendre sur la partie infraconsciente de la conscience de l’homme : elle n’est pas simplement un obstacle à la connaissance, mais aussi à la puissance des sens et de la perception humaine. Nous pouvons parler d’une science de l’infraconscient car elle permet une sorte de stockage de ce que nous pourrions appeler des sense data : les données de sens perçues, mais toujours inaperçues, sont logées dans notre inconscient. Ce stockage infraconscient permet à l’aperception de traiter ces données perçues pour les amener vers la connaissance, mais aussi de permettre à l’homme de reconnaitre ce qui compose le monde autour de lui, à partir des petites perceptions passées, plus ou moins lointaines. C’est autour de ces problématiques que s’introduit la relation entre l’infraconscient et la mémoire (remarquons que l’infraconscient conserve dans sa définition une dimension passive, de réception des perceptions, a contrario de la mémoire qui dénote d’une certaine activité).

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« La persistance de la mémoire », Salvador Dali (huile sur toile)

  1. Mémorisation(s) : la question de la connaissance

« Toute attention demande de la mémoire[3] » écrit Leibniz. C’est à partir de cette phrase qu’il nous faut penser le rapport entretenu entre les petites perceptions et la mémoire. En effet, Leibniz explique clairement que les impressions qui ont frappé nos organes, mais qui sont « destituées des attraits de la nouveauté », n’attirent plus du tout ni notre attention ni notre mémoire. Elles sont comme enfouies en nous, sous la forme d’une sédimentation géologique des petites perceptions, formant une épaisseur profonde, voire abyssale ; ainsi, nous ne portons plus aucune attention à cette mémoire, que cette dernière soit proche ou lointaine. La mémorisation des petites perceptions a lieu sans aucune action consciente qui demanderait un geste particulier. En ce sens, Leibniz distingue mémoire et oubli sans pour autant en faire des contradictoires qui s’excluent l’un l’autre. Il y a une certaine forme de compossibilité de la mémoire et de l’oubli, puisqu’il y a une sorte de continuité nécessaire de l’une à l’autre. Pour que l’oubli soit possible, il faut que la mémoire existe et donc soit possible aussi :

[…] les facultés et les dispositions innées et acquises et même les impressions qu’on reçoit dans cet état de confusion ne cessent point pour cela, et ne sont point effacées, quoiqu’on les oublie ; elles auront même leur tour pour contribuer un jour à quelque effet notable, car rien n’est inutile dans la nature, toute confusion se doit développer[4]

Tout d’abord, ce passage des Nouveaux essais sur l’entendement humain montre que ce n’est pas parce que nous oublions les impressions qui sont en nous, qu’elles sont pour autant effacées de notre mémoire. Le ressouvenir est la connexion faite entre la région de la mémorisation et la conscience ou l’attention. Autrement dit, lorsque nous oublions, nous n’effaçons en aucun cas les données de notre mémoire, mais nous ne faisons pas le chemin jusqu’aux données – données qui restent imprimées dans notre mémoire. L’oubli n’est donc pas une suppression mais bien plutôt une inattention ou une ignorance. Nous comprenons par la suite que supprimer une impression reviendrait à juger qu’elle puisse être inutile, or « rien n’est inutile dans la nature » : toute impression, toute petite perception, restée jusqu’alors confuse, a une potentialité à être développée distinctement.

Le développement peut se diriger vers un sentiment, comme dans le cas de l’âme de tous les animaux, « c’est-à-dire jusqu’à une perception accompagnée de mémoire, à savoir, dont un certain écho demeure longtemps pour se faire entendre dans l’occasion[5] ». L’écho dont parle ici Leibniz invoque une résonance de la mémoire à partir des petites perceptions conservées en elle. De plus, il ne faut pas, étant donné ces définitions, confondre la raison et la mémoire, bien que la dernière porte quelques ressemblances d’avec la première. Car, dans le cas des animaux, Leibniz considère que leur âme, si elle n’est point dépourvue de mémoire, la raison pourtant leur fait défaut. C’est une raison qui permet, en outre, d’affirmer que « la mémoire fournit une espèce de consécution aux âmes, qui imite la raison, mais qui en doit être distinguée[6] ». Plus qu’un sentiment, de la mémoire des impressions, l’esprit humain est capable de formation de connaissances.

Les différentes références leibniziennes aux animaux, sur la question de la mémoire sont éclairantes à propos du rapport des petites perceptions avec la mémoire. Leibniz prend l’exemple d’un chien battu à coups de bâton[7]. Si ce chien fuit ce bâton, c’est parce qu’il a en mémoire les douleurs et souffrances qui lui ont été infligées à cause de ce bâton. D’une certaine façon, les humains agissent à l’identique, par leur caractère avant tout empirique, c’est-à-dire qu’ils agissent comme des bêtes. Par exemple, l’homme possède une confiance indéfectible en la régularité du cycle nycthémère, non pas grâce au savoir raisonnable d’un astronome, qui aura donné la théorie qui décrit ce mouvement biologique correspondant à la succession sur vingt-quatre heures d’une nuit et d’un jour, mais parce qu’il aura toujours eu l’expérience de ce cycle, de cette répétition, de laquelle il n’imagine aucune différence. La mémoire des jours précédents, mémoire attentive ou passive, fait que l’homme associe à chaque crépuscule la nécessité de l’aube, comme le chien face à un bâton n’imagine pas pouvoir recevoir autre chose que les coups portés à l’aide de ce dernier. Il y a une véritable connaissance qui nait de cette perception mémorisée, de ces petites perceptions enfouies dans un infraconscient accessible certes, jamais actif, toujours dans une position de réceptivité des données des sens. Toutefois le raisonnement véritable dont sont dépourvues les bêtes, indique Leibniz, se fonde sur les vérités éternelles et nécessaires que sont la logique, les nombres et la géométrie. Contrairement aux bêtes, les hommes sont des « animaux raisonnables » ; leur âme est appelée Esprit, dans la mesure où ils sont capables de réflexion, d’envisager un Moi, une Substance, une Ame, un Esprit et les vérités immatérielles, ce qui, nous autres hommes, nous enseigne Leibniz, « nous rend susceptibles des sciences ou des connaissances démonstratives[8] ».

Conclusion

Nous avons mené nos recherches avec pour objectif de proposer une définition de ce que Leibniz nomme « petites perceptions », notamment en ouverture des Nouveaux Essais sur l’entendement humain. Chaque point, chaque monade est capable de perception, en raison d’une sorte d’automatisme mécanique de la perception. Or, pour passer de la perception à la connaissance, il fallait nous positionner d’un point de vue humain et nous intéresser à la perception humaine. En ce sens, notre définition est destinée à comprendre comment elles se constituent dans une perspective gnoséologique. D’une part, l’homme demeure dans l’inconnu en ce qui concerne la perception de la multiplicité des petites perceptions confuses, qui se stockent dans l’inconscient : de ce fait, la connaissance n’est pas encore actualisée, elle demeure étrangère et méconnue par l’homme qui perçoit. Pour passer de l’inconnu au connu, les petites perceptions sont alors aperçues, non pas dans leur totalité, en raison de l’infinité des petites perceptions, mais certaines parties ne sont plus confuses mais se distinguent. L’aperception en passe par la distinction des parties, qui peut se comprendre sur le modèle mathématique du calcul infinitésimal. Or, ces parties aperçues pour être connues ont besoin d’être mémorisées, la prise de conscience ne suffit pas, l’âme humaine doit les contenir en elle.

Les petites perceptions permettent à l’homme de reconnaître le monde qui l’entoure, mais ne suffit pas à le connaître, à l’apprivoiser intellectuellement. Et pourtant, elles sont une cause nécessaire à toute connaissance humaine : comment connaître le bruit d’une vague, la parfum du muguet ou la couleur verte sans percevoir la totalité confuse de toutes les petites perceptions les plus infimes qui composent un son, une odeur ou un objet visible ? Il faut que toute partie soit confusément perçue par la perception pour nous la faire (re)connaitre. Calculer revient à distinguer chaque partie, à les apercevoir logiquement, car sinon nous n’apercevrions qu’un chaos incompréhensible de parties éparses. L’aperception permet de connaitre distinctement une chose, dans son harmonie entre les parties qui structurent cette dernière. Les petites perceptions ne permettent pas consciemment d’entendre l’harmonie pré-établie de toute chose mais elles la permettent inévitablement. Car sinon, si nous percevions consciemment chacune des parties les plus infimes d’une chose, notre entendement serait noyé dans un brouillard invivable.

© Jonathan Daudey


Pour lire la première partie de ce cycle d’étude, cliquez ICI

Pour lire la seconde partie de ce cycle d’étude, cliquez ICI

Notes :

[1] Phil., V, 151-152. Cité dans Serres, Michel. Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, p. 209

[2] Ibid.

[3] Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, p. 41

[4] Ibid., II, 9, p. 109

[5] Leibniz. Principes de la nature et de la grâce, §4

[6] Leibniz. Monadologie, §26

[7] Leibniz. Principes de la nature et de la grâce, §5

[8] Ibid.

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2 réflexions sur “Leibniz et les petites perceptions | Mémoire et inconscient

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