Entretiens/Philosophie

Entretien avec Mark Alizart : « Je crois qu’on peut dire du chien qu’il est philosophe »

Mark Alizart est philosophe. Après avoir dirigé les trois tomes de la revue Fresh Théorie (Léo Scheer, 2005), il a publié l’excellent ouvrage Pop théologie (PUF, coll. Perspectives critiques, 2015). En janvier 2017, il publiait Informatique céleste (PUF, coll. Perspectives critiques), dont nous avions publié un entretien avec l’auteur. Cette année, année du chien de surcroît, Mark Alizart publie Chiens (PUF, Perspectives critiques), ouvrage dans lequel le chien ne se contente pas d’être un objet philosophique mais philosophe (et pas seulement !) — l’occasion pour nous de nous entretenir avec passion et enthousiasme avec l’auteur de ce livre mordant. Woof !


Ce qui surprend dans votre livre, ce n’est pas simplement son objet (assez éloigné des préoccupations habituelles des philosophes) mais son style. On a l’impression en vous lisant, qu’en plus de la belle et sincère affection que vous portez à cet animal, le chien est aussi l’occasion pour vous d’inventer une nouvelle manière d’écrire et de faire de la philosophie. Le chien devient dès lors un opérateur d’écriture, une fonction de la pensée : il s’agit moins de faire une philosophie du chien que de comprendre ce que le chien nous permet de penser, celui-ci étant déjà philosophe à sa manière (vous citez d’ailleurs la nouvelle de Kafka intitulée Méditations d’un chien). Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Quel serait d’après vous l’enjeu d’un tel décentrement ? Aviez-vous, au moment de la conception du livre, le désir conscient de ne pas faire un ouvrage de philosophie « classique » ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui motivait ce choix ?

« Chiens », Mark Alizart (PUF, 2018)

Mark Alizart : Je ne me suis pas lancé dans ce livre avec la volonté d’écrire un traité philosophique sur les chiens… Chiens est parti de mon besoin d’interroger ma douleur d’avoir perdu mon chien. Si je me suis émancipé des règles que je m’impose d’ordinaire, c’est pour cette raison. Ceci étant dit, j’ai découvert chemin faisant que les chiens étaient effectivement des êtres philosophiques. Plus tout à fait un animal sauvage, pas encore un homme, le chien est entre nature et culture. Il interroge cette zone frontière, ce no man’s landd’où nous sommes sortis. Derrière le chien, il y a l’énigme de l’homme et de l’hominisation, l’énigme de l’esprit.

La philosophie nait avec Socrate, mais aussi avec Diogène et les Cyniques, c’est-à-dire les premiers chiens-philosophes, multipliant les provocations et les mises en situation intrigante et mystérieuse. La philosophie est-elle aussi l’histoire des canidés, dans la mesure où le philosophe erre toujours dans le monde ?

Oui, le fait que Diogène se soit identifié au chien traduit bien ce que je viens de dire. Diogène veut faire exploser la belle Cité grecque et l’orthologos platonicien bien ordonné. Qui mieux qu’un chien, compris en ce sens de saboteur des dualismes, de contrebandier ontologique,de maître en « impureté » métaphysique, pour le faire ? Diogène met en scène son opération de plasticage des normes éthiques et logiques en se comportant comme un chien : il se nourrit de ce qu’on lui jette, il urine et défèque en public, dit même qu’il faut copuler sur l’agora… Diogène est le premier punk à chiens ! Mais il y a une autre raison au cynisme, moins destructrice, et même plus positive, qu’il faut signaler. En grec, « chien » se dit Kuon etKuo, à une consonne près, veut dire« être enceinte », « concevoir ». En se faisant chien, Diogène ne fait rien d’autre que se faire philosophe (« concepteur »). Il engage la possibilité d’une autre voie pour la philosophie que la maïeutique socratique (« l’accouchement » des esprits), qui serait celle d’une philosophie qui ne chercherait pas à être délivrée de la vérité, mais engrossée par elle.

Il est toujours étonnant de lire dans la bouche de Socrate le propos suivant issu de La République de Platon : « C’est que le chien se met à grogner dès qu’il voit un inconnu et pourtant il n’en a reçu aucun mal avant. S’il voit au contraire un homme qu’il connaît [oikeîon], il se montre affectueux, même s’il n’en a jamais reçu auparavant aucun bienfait. En cela, il révèle une sensibilité naturelle d’une certaine finesse et authentiquement philosophe » (II, 376ab). Tout d’abord, rejoindriez-vous Platon sur cette analyse ? En quoi, ce que nous pourrions de prime abord comprendre comme de la bêtise voire la soumission masochiste chez le chien se révèle bien plutôt comme une attitude philosophique ?

Je ne connaissais pas cette phrase de Platon. Elle me réjouit bien sûr. « Bêtise » ou « soumission » ne sont pas des mots que je peux utiliser en revanche. Ce sont des projections anthropocentriques liées au fait que le chien s’est laissé domestiquer et que nous associons inconsciemment le fait d’être sauvage au fait d’être libre et la liberté à la virilité et à l’intelligence. Or en matière de vie animale, ces représentations sont absurdes. La seule chose qui compte, c’est la survie des espèces. En réalité, le chien a fait un choix qui a consisté à penser qu’il survivrait mieux avec nous que sans. Et du point de vue de la théorie de l’évolution, il a eu raison. Les loups dominaient l’écosystème européen il y a trente mille ans, aujourd’hui il n’y en a plus que quelques centaines de milliers contre des centaines de millions de chiens. Alors on peut dire, comme certains éthologues, que ce choix fait seulement du chien un super parasite. Je ne le crois pas. On sait aujourd’hui que le chien a dû co-construire son maître pour parvenir à ses fins, qu’il y a eu co-évolution de l’homme et du chien. Le chien a en quelque sorte inventé la culture pour qu’elle protège en retour la nature. C’est en ce sens encore, je crois qu’on peut dire du chien qu’il est philosophe. Il nous a enfantés, « conçus » (kuo), le chien est très littéralement le« concept de l’homme » et, en ce sens, le concept du concept.

Diogène, Jean-Léon Gérôme (huile sur toile)

Vous montrez brillamment, à grand renfort d’exemples, que le chien est l’animal des passages, des seuils, des frontières … Le chien est toujours à la limite. Animal dialectique, c’est lui qui fait communiquer les opposés : la vie et la mort, la nature et la culture, le profane et le sacré, la terre et le ciel, le monde animal et le monde humain, etc. En d’autres termes, ce qui semble vous intéresser tout particulièrement, c’est ce qu’on pourrait appeler la mobilité ontologique du chien, le fait qu’il ne tienne pas en place, transgressant sans cesse les catégories dans lesquelles on tente de l’enfermer. Finalement, le propre du chien ne serait-il pas d’être l’animal le plus anomal ? Je pense notamment à ce que disent Deleuze et Guattari : « tout Animal a son Anomal » (Mille Plateaux, p. 298) ; l’anomal étant précisément pour eux un « phénomène de bordure » (, p. 299 et suiv.), c’est-à-dire l’élément extérieur qui enveloppe et détermine l’état momentané d’une multiplicité (bande, meute…) tout en servant également de point de jonction avec d’autres multiplicités, faisant naître ainsi de nouvelles possibilités de devenir et de transformation.   

Le chien occupe très exactement dans le monde une place que Deleuze jugeait essentielle : celle de la « membrane ». La membrane n’est pas seulement une séparation, c’est ce qui crée la possibilité même de la différence. La membrane est d’abord une simple ligne errante dans le chaos, mais cette ligne est dotée de la faculté d’absorber l’énergie du dehors et de créer, à partir de cette énergie, un « dedans ». C’est un filtre, un accumulateur et un transformateur. Dans mon hypothèse, le chien est l’être qui a fait membrane de son corps pour permettre à la nature de se doter d’un dedans ou d’un envers, qui est l’humain, la culture. Le mythe de la louve capitoline me paraît en témoigner avec acuité : une chienne adopte et nourrit deux orphelins qui vont donner naissance à Rome, la ville-métaphore de la civilisation. Là encore, on retrouve le lien entre le chien et la femme enceinte, mais en sens propre du placenta, de la membrane originaire, et donc du philosophe. Précisément, le concept aussi fait membrane, – chez Deleuze en particulier – en ce sens qu’il précède cela même qu’il nomme. Quand Deleuze dit que la philosophie est l’art des problèmes, il veut dire que la philosophie est engendrée par le concept, pas l’inverse. Il se rapproche de Diogène. Deleuze est un cynique. Mais peut-être aussi un cynique qui s’ignore, un cynique qui n’est pas allé jusqu’au bout de quelque chose. J’en veux pour preuve son attitude incroyablement hostile à l’égard des chiens. Dans L’Abécédaireil parle du chien comme de la « honte du règne animal ». Dans Mille Plateaux il dit que « ceux qui aiment les chiens sont des cons ». Je ne vois pas d’autre exemples dans son œuvre de propos aussi violents contre quiconque, au point qu’on peut se demander jusqu’à quel point les chiens ne viennent pas toucher quelque chose de central et d’obscur chez lui, d’inquestionné.

D’après Donna Haraway, ce rendez-vous manqué de Deleuze avec le chien est le fait d’un phallocentrisme qui a résisté à la déconstruction de l’anthropocentrisme. Certes, Deleuze dit que l’homme doit « devenir-animal, devenir-mineur, devenir-femme », mais elle remarque que l’animal qu’il faut devenir est un loup, qui évoque évidemment une forme de virilité animale. De même, le mineur qu’il faut devenir, c’est Antonin Artaud, pas le psychotique de la chambre d’à-côté qui est le millième fou à se prendre pour Napoléon. La femme qu’il faut devenir est Alice aux pays des merveilles, pas la mémé au pays des toutous… Autrement dit, même les mineurs sont majeurs chez Deleuze. J’aime le chien, par contraste, parce que c’est l’animal qui est devenu lui-même mineur, « l’anomal » en ce sens, oui, mais surtout « l’animâle » qui s’est débarrassé de l’accent circonflexe.

Après, il me semble qu’à côté de cette critique de Donna Haraway, on peut avancer une autre raison à ce rendez-vous manqué de Deleuze avec le chien, qui va encore plus loin, et qui a trait à ce que Deleuze dit encore dans L’Abécédaire : les chiens le dégoûtent parce que sont des « frotteurs ». Elle est curieuse cette remarque parce que c’est le même homme qui a expliqué à longueur de livres que « la peau est ce qu’il y a de plus profond » (une phrase de Paul Valéry) qui dit ici qu’il déteste qu’on le frotte, qu’on lui touche la peau donc… Que faire de cette contradiction, si c’en est une, je ne sais pas trop : peut-être Deleuze détestait-il être touché parce que la peau est justement ce qu’il y a de plus profond et que tout contact (avec un animal en tout cas) lui était insupportable ? Il n’en reste pas moins fascinant qu’en tant que philosophe, il n’ait jamais fait part de ce que la peau (et donc la surface, concept clé de son œuvre) lui inspirait des sentiments aussi ambivalents. Au fond, j’en conclus qu’il n’a peut-être jamais cessé d’écrire sur ce qui lui était à la fois le plus désirable et, d’une certaine manière, le plus inaccessible, le plus étranger, voire le plus effrayant. Mais tous les philosophes ne sont-ils pas dans ce cas ? Comment un chien, un simple petit chien peut faire dérailler le jeu de quilles d’une philosophie tout entière, cela me plaît aussi.

Dès le début du livre, vous vous proposez de comprendre le « miracle » de la joie des chiens (p. 13) : quel est le secret de cette joie quasi-spinoziste ? D’où vient leur force de persévérance dans l’existence, eux dont le nom a souvent servi à nommer les malheurs des hommes (« vie de chien », « mourir comme un chien ») ? En ce sens, votre livre peut se lire comme un livre d’éthique au sens que Spinoza, justement, donne à ce mot : comprendre les chiens du point de vue de leur puissance d’être et des affects dont ils sont capables.

« Mille Plateaux », Gilles Deleuze, Félix Guattari (Les éditions de Minuit)

La joie des chiens me fascine en effet. Ils ont eu des vies horribles, à manger des détritus et à se faire battre ; maintenant ils ont des maîtres – chose qui plonge n’importe quel autre animal dans la mélancolie – et néanmoins ils opposent à tout cela une sorte d’espièglerie immarcessible… Comment ne pas reconnaître dans cetamor fati une forme de sagesse ? Alors j’entends qu’il est impropre de parler de joie ou de sagesse au sujet d’un animal, autant que de parler de bêtise ou de soumission. Mais l’exemple de Spinoza que vous citez peut servir à échapper au risque d’anthopocentrisme qui nous guette, car je pense qu’on peut parler s’agissant du chien de ce que Spinoza aurait pu appeler une « joie de l’Etre ». Le chien n’est pas tellement joyeux qu’il est possédé par sa joie : elle s’exprime par exemple dans ses battements de queue, dans ses halètements, et même dans son aboiement, qui semble alors le déborder, comme le sifflement d’une bouilloire à vapeur. Sa joie vient du plus profond de son corps, elle est une sorte de trémulation moléculaire, une expression de la matière qui se déborde elle-même. Le chien est comme un trembleur, un quakervisité par l’esprit saint. La joie de Spinoza dans le livre V de L’Ethique c’est ça, il me semble : ce n’est pas une joie personnelle, subjective, ce n’est pas le petit bonheur que vendent les manuels de développement personnel. C’est une joie transindividuelle, cosmique, qui nous rattache in fineau fait que le cosmos, la Substance tout entière a pour activité essentielle de jouir de Soi.

Votre livre adopte une structure circulaire : il s’ouvre et se ferme avec une référence au roman d’anticipation de Clifford Simak, Demain, les chiens. Dans ce roman, l’auteur imagine un monde dans lequel les chiens ont remplacé les hommes. On sent que cette référence est pour vous l’occasion d’esquisser ce qu’on pourrait appeler une « politique du chien » ; vous émettez même l’hypothèse selon laquelle l’homme devra peut-être devenir un chien pour se sauver (p. 115). Quel pourrait être le contenu d’une telle politique ? Quelles sont, selon vous, les vertus politiques que les chiens peuvent nous transmettre ?

Se faire chien, c’est se faire membrane, c’est vouloir créer du nouveau du différent/d, du dedans au dedans de soi, c’est donc aussi vouloir être surmonté, se créer un maître. J’aime l’idée qu’il nous faille devenir les chiens d’un être nouveau à naître. Vous savez que je m’intéresse beaucoup à l’informatique et, à ce titre, à ce qui empêche aujourd’hui les chercheurs de créer une véritable intelligence artificielle. On sait faire des machines apprenantes, on ne sait pas faire des machines conscientes. Au fond, on ne sait même pas ce qu’il faudrait leur faire apprendre pour qu’elles deviennent conscientes. C’est qu’on ne comprend pas que la conscience de soi n’est pas quelque chose qu’on apprend, ce n’est pas la cerise sur le gâteau de l’intelligence ; la conscience de soi ça vient au début, c’est une structure, la conscience c’est bête et, ici je veux bien dire c’est « bête comme un chien ». La conscience, c’est l’équivalent, dans l’ordre spirituel, de la membrane dans l’ordre matériel, c’est ce qui donne naissance à la première cellule, c’est le système immunitaire qui donne naissance à la vie, c’est le désir qui fait « bander » le corps caverneux. Ma suggestion, un peu subliminale, à la fin de Chiens, est que se faire chien c’est comprendre que l’intelligence artificielle sera créée par un programme qui se comportera comme un chien, qui fera membrane. Je n’en parle pas explicitement dans le livre, mais j’ai ma petite idée eu égard à ce que « programme canin » serait, et je pense qu’il s’agit de la blockchain. De fait, la blockchain n’est jamais qu’un système immunitaire numérique, c’est du code qui bande. J’en parlerai dans mon prochain livre, qui sera justement consacré à Bitcoin. Et c’est encore pour moi une raison d’aimer les chiens. Ils auront été pour moi-même des passeurs, ils m’auront permis de me frayer un cheminentre deux livres, entre deux pensées.

Entretien préparé par Jonathan Daudey et Mickaël Perre
Propos recueillis par Jonathan Daudey et Mickaël Perre

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