Entretiens/Philosophie

Entretien avec Mark Alizart : « L’informatique est notre nouvelle ontologie »

Mark Alizart – Photo : Daria Nelson

Mark Alizart est philosophe. Après avoir dirigé les trois tomes de la revue Fresh Théorie (Léo Scheer, 2005), il a publié l’excellent ouvrage Pop théologie (PUF, coll. Perspectives critiques, 2015). En janvier 2017, il publie Informatique céleste (PUF, coll. Perspectives critiques), un livre important qui s’interroge sur l’informatique dans la mesure où elle sculpte nos vies et (re)dessine complètement les paysages politiques, spirituels et philosophiques, ne réduisant pas l’ordinateur à une simple outil comme les autres. C’est l’occasion pour nous de nous entretenir avec cet auteur désormais incontournable.

Qu’est-ce qui vous a amené à interroger philosophiquement à propos de l’informatique ? Est-ce dû à une forme de « technophobie » ambiante, notamment dans les courants conservateurs ou réactionnaires de la philosophie depuis Heidegger ?

Mark Alizart, « Informatique céleste » (PUF, 201

Mark Alizart : J’y suis arrivé par surprise, pour être très franc. De fait, j’ai moi-même longtemps été heideggerien ! Mes sujets de réflexion étaient la crise de la modernité, le dépassement de la technique, la recherche d’un au-delà ou d’un en-deçà de la Raison des Lumières. C’est quand j’ai découvert que l’informatique était née des mêmes préoccupations que celles de la phénoménologie que les choses ont bougé pour moi. On l’ignore trop, mais l’informatique est aussi la fille spirituelle d’une crise de la Raison. C’est le démantèlement de l’ambition mécaniste de la logique formelle du Cercle de Vienne par Kurt Gödel, dans les années 1930, qui a mis Alan Turing en mouvement. La recherche du fondateur de l’informatique consiste à savoir s’il est possible de formaliser ce fait, qui découle du fameux « théorème d’incomplétude », que la logique est fondamentalement une affaire de « créativité », et non pas l’application d’une règle uniforme et universelle à tous les problèmes. L’informatique procède de la découverte qu’une telle procédure de calcul inventive, souple, quasi organique existe. Autrement dit, qu’il existe, bel et bien, une autre Raison que la raison des Lumières. Paradoxalement, l’informatique réalise donc le rêve de la phénoménologie. Mais elle en est la réalisation rationnelle. Et c’est à cet égard que l’informatique me semble aller plus loin que la phénoménologie, notamment heideggérienne, qui n’a jamais été vraiment capable de sortir de l’incantation, et qui est même, plus souvent qu’à son tour devenue un simple mysticisme, avec tous les dangers que cela implique.

Vous montrez dès le départ que la philosophie a fait naître l’informatique mais n’a jamais reconnu cette filiation. Comment expliquez cette peur génétique des philosophes vis-à-vis de la technique et de l’informatique ?

L’informatique entretient clairement des liens avec la philosophie. La logique formelle est la descendante directe de la théorie des catégories d’Aristote. Mais justement, c’est la raison pour laquelle l’informatique va être rejetée. Les philosophes ne comprennent pas qu’elle est d’abord et surtout le dépassement de la logique formelle. Ils n’en voient que l’aspect calculant et machinique. Or la logique n’est plus en cour au moment où l’informatique apparaît. Elle est victime du retournement de l’idéal d’émancipation par la Raison en barbarie qui marque tout le dix-neuvième siècle : la « dialectique des Lumières ». Trop rationnelle, elle est jugée complice de ce retournement. Aussi bien, quand l’informatique apparaît, au lieu que son lien avec la métaphysique l’élève, c’est la métaphysique qu’elle rabaisse. L’informatique est le prétexte dont Heidegger se saisit pour dire qu’il faut en finir avec la métaphysique tout entière et en revenir à une pensée plus originaire de l’Etre, c’est-à-dire à une pensée affranchie de cette branche constitutive de la métaphysique qu’est la logique. De mon point de vue, cette erreur a fait perdre beaucoup de temps à la philosophie, et un temps d’autant plus précieux que la philosophie, en fait, avait pris beaucoup d’avance sur l’informatique !

Justement, de nombreuses pages sont consacrées à Hegel en vue d’assimiler le Système hégélien au système informatique. En quoi Hegel, plus que les autres philosophes de la tradition, est-il compatible avec l’informatique ?

Portrait de Hegel, par Schlesinger

Le premier ordinateur a été inventé en 1830, l’année même de la mort de Hegel, par un Anglais, Charles Babbage. J’y vois plus qu’une coïncidence. La crise de la logique formelle des années 1930 a été précédée par une autre crise, celle du dogmatisme, initiée par Emmanuel Kant, qui tient ici le rôle d’une sorte de Gödel avant l’heure. Autrement dit, les conditions de possibilité de l’invention de l’informatique étaient déjà réunies dès le début du dix-neuvième siècle. Je tiens que Hegel, au contraire de Heidegger, l’a parfaitement compris. Précisément, comme tous les philosophes de son temps, Hegel est un critique féroce de la logique formelle et de la raison mécaniste des Lumières. Mais à la différence des Romantiques, Hegel est aussi très fidèle au programme des Lumières. Son projet est d’inventer une Raison élargie, comme Turing. Et c’est pourquoi je ne m’étonne pas qu’il anticipe nombre d’intuitions des fondateurs de l’informatique, en particulier celle-ci : qui est que la Raison ne peut atteindre son but que si elle se rend compte qu’elle est essentiellement une forme d’inventivité. Hegel comprend très bien que la logique formelle sera toujours incomplète, mais pour lui, cette incomplétude est une ressource : ce qui s’y démontre n’est pas que la logique est impuissante en tant que telle, mais seulement la logique sous son aspect « formel », c’est-à-dire la logique en tant qu’elle se croit capable d’énoncer des vérités sur l’Etre comme si elle n’en faisait pas partie, comme si elle n’avait pas d’Etre elle-même. La grande découverte de Hegel se résume à ça, mais elle est en soi immense : la logique doit être la pensée que l’Etre a de lui-même. Et c’est exactement ce que Turing a également découvert. Etre sa pensée, c’est le ressort d’un ordinateur. A ce titre, le fait que le système de Hegel n’ait jamais cessé d’essuyer les mêmes critiques que l’informatique vaut presque preuve par l’absurde de mon hypothèse… A celui qui a tenté de penser une raison élargie on reproche d’être trop « mécanique » : c’est un malentendu formidable avec lequel il est temps de rompre. Mais peut-être fallait-il l’invention de l’informatique, justement, pour qu’on comprenne enfin ce que Hegel voulait dire.

Votre projet est-il de donner de l’esprit aux machines informatiques ou de montrer que l’esprit tend, même désire, son informatisation ?

En bon hégélien, je penche évidemment vers le deuxième terme de l’alternative. Mais il n’est pas incompatible avec le premier. Ce que m’a apporté fondamentalement une approche philosophique de l’informatique est de comprendre que le débat sur l’informatique tel qu’il a lieu couramment est tronqué : on appréhende les machines informatiques comme de simples instruments qu’on pourrait détacher du monde qui les enfante, et alors on se demande si elles peuvent penser, créer, avoir des émotions. C’est ne pas comprendre ce dont on parle. De fait, ce que Hegel nous apprend, c’est que si l’Etre n’est que la pensée que l’Etre a de lui-même, l’univers entier est une informatique, c’est-à-dire littéralement, de « l’information qui se déploie de manière automatique », l’automouvement de l’identité de l’Etre et de la pensée. Tel est le sens du concept de « Système » chez Hegel. Mais alors, la machine informatique n’est pas un instrument, c’est une des guises de l’univers lui-même. C’est l’univers lui-même qui vient à prendre forme dans la machine informatique. L’Etre de l’informatique, c’est l’informatique de l’Etre qui, parvenue à se connaître en nous, naît à elle-même. C’est l’univers qui s’autoproduit en se pensant. J’ai tendance à dire pour cette raison que le fait de savoir si les machines peuvent penser est secondaire par rapport au fait de comprendre que l’univers lui-même pense. Les machines informatiques témoignent de ce fait que notre conscience est essentiellement la conscience que l’univers a de lui-même en nous.

La machine « Bombe cryptographique » créée par Alan Turing. Image tirée du film « Imitation Game » de Morten Tyldum (2014)

Tout au long des pages de ce livre, le caractère théologique de la philosophie est présent. Pouvez-vous développer ?

Avant d’être un savoir sur quelque chose, qu’on l’appelle Dieu ou autre chose, la théologie est un savoir sur le savoir. La théologie est le savoir que le savoir est limité, ou plus exactement infidèle à notre expérience du monde, qui est une expérience souvent « océanique » de l’Etre, pour reprendre le mot que Freud a emprunté à Romain Rolland. En ce sens, la théologie rejoint la philosophie dans sa critique de la Raison et de la logique formelle. Mais encore une fois, c’est en tant qu’elle est seulement formelle que cette logique est condamnée par la théologie. La théologie vise à la constitution d’un savoir élargi. Aussi bien, Hegel se concevait-il comme un théologien, et il existe de nombreux points de contact entre théologie et informatique. L’idée même que Dieu se produit en se pensant, qui est le cœur de l’argument ontologique depuis Aristote, est une idée informatique. Je viens de le dire : du point de vue d’une ontologie digitale, l’univers lui-même se produit en se pensant. Il s’auto-divinise. Peut-être la seule et grande différence est-elle que Dieu arrive seulement à la fin, pour Hegel, alors qu’il est évidemment au début pour la théologie.

En ce sens, diriez-vous que l’informatique devient la nouvelle religion ?

Ce n’est pas une expression que je fais mienne, mais je conçois qu’elle puisse l’être pour beaucoup de gens, notamment pour les plus assidus consommateurs de science-fiction et de cyberculture ! L’informatique semble être en capacité d’accomplir ce que les religions ne peuvent que promettre : l’immortalité, la survie de l’âme, voire la résurrection des corps… Plus encore elle donne chair à ce sentiment océanique d’unité avec le tout dont je parlais à l’instant. On le voit par exemple chez Teilhard de Chardin, qui conjoint christianisme et paganisme dans son concept pré-internet de « noosphère ». C’est aussi le projet d’un informaticien très sérieux comme Franck Tipler, qui affirme que tous les concepts religieux ont un équivalent informatique. Et parce que j’entends que l’informatique est effectivement plus grande que les machines, je ne crois donc pas que ce soit risible, contrairement à beaucoup de gens. Cela étant, je crois que l’idée de religion n’est pas complètement adéquate en matière d’informatique. Je crois plutôt que l’informatique est ce qui nous permet de ne plus avoir besoin de la religion, comme le disait Marx, dans un esprit très hégélien. L’informatique abolit la division en deux entre l’homme et le monde, l’esprit et la matière, lui-même et son autre, qui est la cause du besoin de religion. Partant, je dirais juste qu’elle est notre nouvelle ontologie, est c’est déjà précieux.

Entretien préparé par Jonathan Daudey
Propos recueillis par Jonathan Daudey

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4 réflexions sur “Entretien avec Mark Alizart : « L’informatique est notre nouvelle ontologie »

  1. Ca n’est pas la machine Enigma qui est montrée et qui a été créée par Alan Turing, c’est la « Bombe » (pour décrypter les messages ayant été cryptés par Enigma justement).
    Sinon bon article !

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  2. « Hegel comprend très bien que la logique formelle sera toujours incomplète » : seul Mark Alizart semble en mesure de trouver une proposition indécidable en logique classique (et Hegel visiblement…). Il faudrait rappeler à l’auteur – qui n’a visiblement pas lu Bouveresse, entre autres – que les deux théorèmes d’incomplétude de Gödel s’appliquent à des systèmes formels qui axiomatisent l’arithmétique de Peano (ou davantage). Ce qui me laisse sceptique sur le sens potentiel des formules vagues qui jalonnent l’entretien (« la logique doit être la pensée que l’Etre a de lui-même »). Il faudrait certainement en dire davantage…

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