Arts/Esthétique/Philosophie

Le Kitsch : le mauvais goût à l’œuvre

« Balloon dog », Jeff Koons (sculpture, acier inoxydable)

La récente collaboration entre Jeff Koons et Louis Vuitton continue de questionner le statut de l’œuvre d’art. Si une telle collaboration peut paraître anodine, la façon dont Jeff Koons la réalise interpelle. Car ce n’est pas ses pièces qui seront détournées pour être apposées sur les sacs à mains mais des œuvres classiques emblématiques, telles que la Joconde ou les Nymphéas. En faisant cet acte, Jeff Koons semble aller plus loin qu’il ne l’ai jamais été dans le rejet de la sacralité de l’art et du travail de l’artiste. Mais le kitsch n’est-il vraiment qu’une raillerie blasphématoire ? Les propos des artistes estampillés kitsch révèlent en fait des intentions qui ne sont pas évidentes lorsqu’on est seulement confronté à leurs œuvres, pour la plupart controverses.


Kitsch que c’est ?

Le kitsch est entendu comme étant synonyme de mauvais goût. Cet adjectif s’appliquait normalement aux produits bon marché dont la qualité est inversement proportionnelle aux paillettes et à la surcharge de détails dont ils sont affublés. Ce terme était donc longtemps réservé aux objets de consommation de masse, mais un courant d’artistes contemporains a étendu cette définition pour faire entrer le kitsch dans l’art. Ceci, alors même qu’il était la définition même d’anti-esthétisme et s’opposait point par point à l’œuvre d’art. L’œuvre unique et inestimable s’est alors retrouvée confrontée au kitsch produit à la chaine et n’ayant aucune valeur. 

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Un des sacs de la collection Vuitton-Koons


Takashi Murakami : Superflat

Un des lieux d’origine du mouvement kitsch est bien évidemment le Japon, notamment grâce à Takashi Murakami. S’inspirant de la culture kawaii rassemblant entre autres mascottes et idols, il développe un univers tout aussi coloré et codifié. Il est d’ailleurs le premier à collaborer avec Vuitton et à avoir son exposition à Versailles, avant Jeff Koons. Son travail s’articule justement autour d’une mascotte qui tient lieu d’autoportrait. En singeant la silhouette de Mickey pour confondre les esthétiques pop américaine et japonaise, Takashi Murakami créer Mr. Dob qui sera une figure récurrente. Au Japon, chaque mascotte est créée et existe dans le but de promouvoir quelque chose, que ce soit un produit, une institution ou une région. Mr. Dob n’échappe pas à cette règle, bien au contraire. En parallèle de ses projets artistiques, Takashi Murakami développe une entreprise de merchandising qui produit, diffuse et vend des produits dérivés à l’effigie de cette mascotte. La marchandise kitsch et l’art son alors totalement confondus. 

Lorsqu’elle ne s’articule pas autour de Mr. Dob, l’approche de Takashi Murakami développe le concept de « Superflat »¹. Il dit s’inspirer de la culture japonaise où la hiérarchisation des arts est inexistante. Il prend toujours l’exemple du mangaka qui bien que produisant un média de masse, est considéré comme un artiste à part entière. Il n’y a aucune dévaluation du travail de l’illustrateur sous prétexte qu’il ne produit pas d’œuvres qui soient spécifiquement destinées au marché de l’art. Il est de plus convenu qu’un mangaka dirige une équipe et qu’une grande partie du travail est effectuée par des assistants. Takashi Murakami reproduit ce système car il lui permet de créer une plus grande quantité d’œuvres et de travailler à une plus grande échelle. La vision artistique du Japon ne comprend pas forcément le culte de la personne de l’artiste comme cela est le cas en occident. Il n’y a alors aucun intérêt à s’obstiner dans toutes les contraintes qu’impose le travail solitaire. C’est exactement ce que représente le superflat, l’aplat de toute hiérarchisation. Tous les arts sont mis sur un pied d’égalité. Il n’y a pas de distinctions entre les différents médias artistiques, ni entre l’artiste et l’artisan. Takashi Murakami n’a de cesse d’aplanir toutes les différences qui peuvent exister entre tous ces domaines particuliers. Il aboli les frontières en ingérant toutes les possibilités. Tous les matériaux, toutes les techniques, toutes les esthétiques, toutes les cultures se retrouvent dans ses œuvres.

Murakami

Takushi Murakami & Mr. DOB


Jeff Koons : Acceptance

Contrairement à Murakami qui veut abolir la hiérarchisation, Jeff Koons s’y inscrit entièrement. Mais s’il l’accepte aussi largement c’est pour la prendre à rebours. Il intervient au sein du système de l’art contemporain qui, étant un marché, obéit au  système capitaliste et est tout aussi nécessaire. Jeff Koons, en acceptant complètement ce système, révèle cette nécessité. Or, la façon dont il veut agir sur l’art se révèle justement dans son concept : « Acceptance of everything »². C’est à dire qu’il souhaite sortir de l’impératif du jugement où tout ce qui est défini de décoratif est dévalué au profit de l’artistique qui est, lui, survalué à l’extrême. Là où Takashi Murakami abaisse en quelque sorte l’art au rang de kitsch, Jeff Koons élève le kitsch au même niveau que l’art. C’est dans ce but d’acception que Jeff Koons produit du kitsch et l’inscrit dans la sphère artistique, non sans quelques polémiques. Qui sont bien sûr délibérément voulues par l’artiste car elles permettent d’entrer le plus rapidement possible dans le marché. En incarnant l’apparente escroquerie du discours et de la figure de l’artiste, il parvient à biaiser le jugement et faire accepter son œuvre. La première critique adressée à Jeff Koons ne concerne pas toujours son œuvre mais surtout cette façon particulière d’user des techniques commerciales de communication. Il cultive d’ailleurs cette image d’outsider en rappelant son passé dans les finances et en s’efforçant de ne jamais effectuer de travail manuel sur ses œuvres. Ce n’est donc jamais le caractère artistique de ses œuvres qui est mis en avant.

En ce qui concerne directement l’œuvre de Jeff Koons, la façon dont elle perçue corrobore parfaitement son propos. Les polémiques autour de ses œuvres relèvent le plus souvent du simple jugement de goût. Le reproche qui est fait ne tient pas dans l’essence de l’œuvre mais simplement dans son aspect. Ce n’est pas la qualité artistique ou le propos mais la beauté de l’objet qui est jugé. L’on dit simplement que c’est moche. Par cette absence d’arguments, la hiérarchisation est mise en exergue. L’on estime qu’il n’y a pas besoin de justifier son jugement, l’œuvre est intrinsèquement et indéniablement moche et est réduite à ce simple statut. Mais un tel refus ne fait qu’apparaitre l’hypocrisie du propos. Ceci révèle une simple tentative de sauver le statut de l’œuvre. Le kitsch étant perçu comme une attaque envers l’art, on y répond par une attaque. Comme s’il était impensable qu’un simple jugement de goût badaud, qui ne s’appuie sur aucune connaissance esthétique ou de l’histoire de l’art, puisse légitimer quoique ce soit. Pourtant le même jugement subjectif porté par le système artistique se donne l’autorité de dévalué l’œuvre. Mais la force du travail de Koons est de se nourrir des critiques. Une critique si directe et acerbe ne témoigne que d’une chose, il est en fait vexant de voir la légitimité qu’a le kitsch dans l’art contemporain. 

D’autant plus que l’ambition d’acception est totale. Il ne s’agit pas seulement du kitsch mais de « Acceptance of everything ». Le kitsch, avant d’être une esthétique, est un jugement porté par une classe sur une autre. Tout accepter revient à introduire l’objet kitsch mais aussi son amateur dans l’art institutionnel. L’intention de Jeff Koons d’accepter l’amateur de kitsch dans son œuvre se démontre par le matériau qu’il utilise. Le chrome aux couleurs fluos, en plus d’être expressément tape-à-l’œil, réfléchit le spectateur qui se retrouve au centre de l’œuvre. L’intégration du spectateur est assez récurrente dans les œuvres kitsch. Elle se retrouve également dans les pièces de Yayoi Kusama où l’on rentre dans un environnement à la place d’être devant un objet. Le propos est alors on ne peut plus clair. Le spectateur a autant d’importance que l’œuvre puisqu’il en est la figure centrale lorsqu’il la regarde. C’est une manière de faire comprendre que ce n’est pas seulement le goût mais aussi la personne, telle qu’elle est, qui est acceptée au sein de l’art. En plus de toutes ces méthodes, Jeff Koons cherche le plus souvent à créer des œuvres publiques car celles-ci remplissent parfaitement ses ambitions. En sortant des musées, l’échelle est encore plus excessive qu’à l’habitude et permet une visibilité beaucoup plus importante. Ce qui signifie un gain de notoriété pour l’artiste – même quand l’œuvre n’est pas réalisée comme ce fut le cas à Paris – et la possibilité d’être vue par tout le monde.

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Yayoi Kusama

Malgré leurs propos, l’intention réelle des artistes kitsch reste toujours questionnable. Bien sûr le discours ne laisse aucun doute mais le kitsch est un champ où il est extrêmement ardu de différencier le vrai du faux. La pensée développée par les artistes sert forcément à s’instaurer en tant que mouvement artistique à part entière. Seulement, que ce soit dans le discours ou les productions, la dimension de sur-médiatisation est omniprésente. Il est impossible de déterminer où se trouve la frontière entre l’ironie et le réel attrait pour le mauvais goût. Le doute n’est par contre plus présent dans la critique qui est adressée au kitsch. Ce n’est que dans la critique qu’émane une indéniable sincérité. C’est davantage la critique acerbe que le discours artistique qui révèle le bien-fondé du kitsch. Celle-ci demeure la seule chose concrète sur laquelle s’appuyer et plutôt que de révéler l’illégitimité du kitsch, elle s’offusque qu’il ait bel et bien sa place dans l’art contemporain. Il se définit par contre toujours par la provocation car quelque soit la manière dont on le considère, le propre du kitsch est de révéler l’œuvre d’art en tant que pur produit ; il est alors toujours désacralisateur.

© Grégoire von Muckensturm


Notes :

¹Superplat
²Acception de tout

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Une réflexion sur “Le Kitsch : le mauvais goût à l’œuvre

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