Théâtre

Algèbre de la tragédie : « La mort (d’)Agrippine » de Cyrano de Bergerac au Festival d’Avignon Off (2018)

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Crédit photo: Chantal Depagne Palazon. Ici : Jordane Hess et Rébecca Stella

Cet été, lors du Festival d’Avignon, nous avons eu l’occasion d’assister à la mise en scène par Daniel Mesguich de la tragédie La mort (d’)Agrippine de Savinien de Cyrano de Bergerac, auteur au nom plus que célèbre. Cette pièce est le lieu de manipulations politique et religieuse, sur un arrière-fond intellectuel libertaire propre au dramaturge. Pièce complexe par sa structure et par sa langue versifiée, la représentation a choisi de jouer clairement sur les flous et troubles du texte afin d’en exploiter les ressources dramatiques, parfois comiques mais toujours mystérieuses.


Crédit photo: Chantal Depagne Palazon. Ici : Yan Richard et Joëlle Lüthi.

Le spectacle débute par la mise en lumière des visages des comédiens, aux expressions exacerbées, aux yeux exorbités et aux gestuelles exagérées. Ils semblent fous, comme si leur âme et leur corps étaient possédés jusqu’à les déformer sous toutes les coutures. Tout au long de la pièce se développe une palette de folies incarnées par des personnages vrillés, qui ne vont pas droit. La sinuosité de leur esprit semble infini, rendant l’atmosphère pesante et violente. Il y a une violence de la folie comme autre de la raison qui frappe aussi bien le spectateur que la construction du drame en question. Or, ces chemins sinueux de la folie sont ordonnés par une véritable géométrisation de l’espace. Les mouvements et positions des comédiens semblent réglés selon une mathématique des corps et des gestes très significatives. Comme s’il fallait régler des corps dont l’anima est envahie peu à peu par la démence.

Points, lignes droites, déplacements anguleux et circulaires, segmentation des expressions et des gestes. Les droites et les demi-droites ouvrent des lignes de traverses et des lignes de fuites possibles vers une déraison qui plane toujours autour des corps des comédiens, comme si la scène était hantée spectralement par un démon vicieux, désarçonnant leur esprit et ordonnant leur corps. Ainsi, le travail de jeu des comédiens se trouvent toujours sur un seuil, toujours oscillant dans des marges qui ouvrent sur la mort, sur des morts. Si la folie est au seuil de la raison, alors l’action est ici toujours hors-norme. Même la proposition d’un « (d’) » dans l’interprétation du titre montre combien l’impression des marges, parfois pathologiques des personnages, sont au coeur de la mise en scène proposée. Car ces ouvertures fonctionnent comme des estuaires, c’est-à-dire des entrées dans la terre qui s’épuisent dans les mers et les océans. L’estuaire est un territoire fonctionnant comme un seuil, où l’eau n’est plus uniquement terrestre et presque déjà maritime, hésitant encore entre la douceur minéral des terres et le sel des océans. Les personnages se retrouvent à zigzaguer en ligne droite, parmi la stabilité des terres et les agitations abyssales des eaux sauvages. Ces estuaires sinueux bifurquent vers des meurtres à répétition, où il devient de croire aux morts successives d’Agrippine. Mais ces bifurcations sont destinées — à l’image des pièces d’un échiquier, de l’angle droit du cavalier à la diagonale du fou. Malgré le mouvement biaisé du fou, sa trajectoire demeure rectiligne, dont seul un esprit déraisonné peut fuir de manière labyrinthique dans les dédales des passions humaines — trop humaines. Les liens qui emprisonnent Séjanus sont l’image même de cette enfermement tracés par des lignes pourpres, dont la libération fatale pourrait être à tout moment létale.

Crédit photo: Chantal Depagne Palazon. Ici : Sterenn Guirrec et Sara Mesguich.

Aussi cette déstructuration des âmes et des corps, autant dans le jeu que dans la disposition tragique du texte, est-elle marquée par un ordre des temporalités retravaillées en marge de toute chronologie. L’usage d’une voix off narratrice redouble le trouble chez le spectateur sans cesse déstabilisé par l’éternel retour différé de cette mort en titre et des intérêts politiques des personnages. Cet inconfort temporel donne justement toute la force à la dimension dramaturgique et scénographique de la pièce de Cyrano de Bergerac. Le vide spatial du plateau empêche de trouver des points de repères spatiaux ; la succession parallèle des assassinats d’Agrippine complique volontairement l’orientation temporelle du récit. Superpositions des temps d’action, multipliant les morts d’Agrippine qui ne meurt pas à force d’être assassinée tour-à-tour par chacun des personnages qui gravitent autour d’elle, qu’ils soient amants ou ennemies, alliés ou opposants sournois. Evitant ainsi le phénomène de l’intrigue, inhérent à de nombreuses pièces, le caractère policier du drame tragique est mis à mort pour interroger la salle sur sa capacité à croire ce qu’elle perçoit — à la manière des toiles de Magritte ou des gravures d’Escher, jouant sur les trahisons successives des images et des formes.

Daniel Mesguich propose une mise en scène dans laquelle le spectateur est directement interrogé par des comédiens incarnant des personnages plutôt dépossédés que désincarnés, notamment par la possession d’une folie hors-norme qui les vrille de l’intérieur. Troubles de la personnalité, où les violences et les meurtres s’échangent sur le mode de bifurcations arithmétique et arythmique. Chacun semble enrôlé par une descente vertigineuse dans les souterrains toujours déjà obscurs des humains, dont les costumes sombres sont éclairés à la manière d’une éclipse de Lune montrant en négatif ce qu’elle dissimule par sa lumière.

© Jonathan Daudey


La représentation à laquelle nous avons assisté était celle du 19 juillet 2018.


Quelques informations :

Metteur en scène : Daniel Mesguich

Chorégraphe : Caroline Marcadet

Interprète(s) : SARAH MESGUICH, STERENN GUIRRIEC, REBECCA STELLA, JORDANE HESS, JOELLE LUTHI, YAN RICHARD

Lien : http://www.avignonleoff.com/programme/2018/la-mort-d-agrippine-s21795/

Reprise prévu à Paris, au théâtre Dejazet en 2019.

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