Littérature/Philosophie

L’imagination et l’exploration utopique des possibles : Robert Musil essayiste et romancier

Robert Musil (1880-1942)

Si le terme « imaginaire » peut être utilisé de manière relativement neutre, lorsqu’il s’agit de décrire et d’analyser le fonctionnement des facultés psychiques et cognitives, il est souvent connoté de manière négative. Dans l’un de ses usages courants, on y voit en effet quelque chose qui n’entre pas en phase avec ce qui se donne pour la réalité communément perçue, qui atteste donc d’une déficience en termes de réalisme, et plus généralement d’une inconsistance ontologique.

Il semble pourtant, qu’en réfutant du fait même de sa pratique cette conception négative de l’image, la littérature permet d’interroger ces repères en grande partie trompeurs qui font de l’imaginaire au mieux une copie, qui plus est amoindrie, de la réalité, au pire une instance perverse brouillant les repères entre le réel et l’irréel, et par là l’ensemble des dichotomies structurantes qui donnent sens à des notions aussi basiques que la justice (le fait par exemple de condamner un innocent pour un crime dont il n’est pas l’auteur saute immédiatement aux yeux comme une injustice notoire). Le malentendu vient d’une conception partielle, réductrice, pour ne pas dire erronée de ce qu’est, de ce que peut l’imagination, et donc de ce que nous pouvons en attendre. Or ce qui caractérise l’imagination ne tient pas tant à ce qu’elle brouille les pistes en se faisant passer pour ce qu’elle n’est pas, avec le risque d’une transgression des frontières entre réalité et fantasme, mais plutôt qu’elle invite le lecteur, dans le cas de l’imagination romanesque, à prendre ses distances par rapport à ce qu’il perçoit comme étant la réalité, qui se donne à lui dans son quotidien comme valant de manière incontestable, et à laquelle il doit se fier pour agir de manière efficace.

Ce processus de distanciation n’implique pas toutefois un refus comme tel du principe de réalité mais incite le lecteur à transformer la relation qu’il entretient à l’univers du sens institué, pour parler comme Castoriadis, en suscitant chez lui le désir d’en transformer le contenu par l’invention des possibles que son caractère prétendument intangible tend à masquer. L’une des propriétés essentielles de l’imagination consiste à introduire du jeu au sein de situations dont la configuration apparaissait comme définitive et qui semblait donc exclure de leur champ toute autre perspective. Ceci revient à créer de nouveaux espaces rendant possible une exploration utopique de la réalité, où les évidences normatives sont contestées dans leur prétention à épuiser le champ des possibles. L’exercice critique de l’imagination implique donc un travail d’indétermination qui met en valeur le fait que d’autres manières de déterminer les choses sont possibles : le caractère légitime de ce qui est simplement parce qu’il existe se voit donc mis radicalement en question.

C’est sans aucun doute dans cette perspective qu’il faut comprendre l’immense travail accompli par l’écrivain autrichien Robert Musil, particulièrement dans son célèbre roman L’homme sans qualités.

Le sens du possible : rendre le monde à son indétermination

« L’homme sans qualités », Robert Musil (Seuil, Paris 1957-1958, 4 volumes brochés, édition originale, sur papier courant, de la traduction française établie par Philippe Jaccottet)

Au début du roman, son personnage principal, Ulrich, décide de mettre son existence en suspens, en prenant temporairement congé de la vie, alors qu’il possède manifestement toutes les qualités requises pour la réussir. Il refuse ainsi d’accomplir quelque chose de son existence en référence à différents modèles d’homme fournis par la tradition ou par la société de son époque[1] : d’abord, devenir porte-étendard d’un régiment de cavalerie suivant l’idéal de gloire militaire calqué sur Napoléon, à un moment où le déroulement de l’histoire tend à réfuter le principe de l’héroïsme guerrier ; ensuite, ingénieur chargé de tirer d’un savoir technique complexe des applications utiles aux hommes dans le déroulement de leur vie quotidienne, modèle qu’il refuse également de suivre à l’idée de l’ennui que finirait par susciter chez lui l’hyper-spécialisation ; et enfin mathématicien, sans doute l’activité qui correspondrait le plus à ses goûts et à sa vocation, mais qu’il finit là aussi par abandonner, en raison du risque que l’extrême abstraction du raisonnement logique ne le coupe progressivement de la vie la plus concrète et ne le conduise à n’y voir que des chiffres et des rapports abstraits. C’est une chose en effet de posséder d’indéniables qualités dans des domaines déterminés, une autre de trouver dans leur mise en exercice de quoi donner sens à son existence. Dans ces conditions, Ulrich va décider de prendre temporairement congé de sa vie pour réfléchir à ce qui pourrait lui permettre de faire un bon usage de ses qualités et conférer ainsi à son existence une signification véritable.

Au fond, il entend résister à l’emprise sur son existence des rôles figés que l’ordre social veut lui faire jouer et des identités fermées qui sont sensées le définir. Ainsi que le fait remarquer Florence Vatan, il faut entendre par absence de qualités la liberté d’inventer des formes de vie nouvelles au-delà des normes en vigueur[2]. On ne doit donc pas voir dans le refus manifesté par Ulrich de s’insérer dans la vie professionnelle et de mouler son existence dans les cadres normatifs imposés par l’ordre social un rejet, caractéristique d’une attitude nihiliste face au monde, accompagnée d’une vaine tentative pour le fuir. S’il s’agit bel et bien d’un retrait délibéré vis-à-vis de ce qui se donne comme réalité instituée, ce n’est nullement suivant la perspective d’un renoncement à toute forme d’action au profit d’une quiétude contemplative et protectrice. Il faut au contraire y percevoir une mise à distance face au monde tel qu’il est, mouvement nécessaire à l’élaboration d’un projet qui consiste à transformer celui-ci et à se transformer soi-même à travers ce processus.

C’est pourquoi il semble possible de voir dans L’homme sans qualités, ainsi que l’affirme Jacques Bouveresse, un véritable ouvrage éthique consacré à la recherche de de ce que Musil appelle la « vie juste »[3]. Cette éthique orientée vers la vie juste passe par la question de savoir comment vivre : non seulement se demander dans quelle direction orienter son existence et suivant quelle idée du bonheur, mais également comment se comporter dans des circonstances nouvelles, souvent imprévisibles, rendant caduques les réponses de la morale traditionnelle. A partir de la mise en suspens, en tout cas jusqu’à un certain point, des déterminations qui structuraient son existence, Ulrich va explorer le monde, en cherchant à y découvrir des possibilités enfouies, que la réalité a mis de côté mais qui s’offrent à celui qui sait affiner sa sensibilité dans cette direction, comme autant de virtualités insoupçonnées. Par l’exercice d’une imagination qui refuse d’accorder à la réalité le dernier mot, il devient en effet possible de créer des brèches au sein du monde institué, d’y introduire des fissures par où peut passer et s’exprimer le potentiel créateur qu’il contient en son cœur mais que l’urgence de la vie, et donc la nécessité de parer au plus pressé, principe de réalité oblige, a fini par faire oublier. En rendant la réalité établie à son indétermination constitutive, Ulrich tend à s’épurer et à se délester de ses qualités propres, ne possédant en soi aucune nécessité, pour parvenir à s’ouvrir à des possibilités d’existence nouvelles, à des formes de vie inédites[4].

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’opposition établie par Musil au début du roman entre ce qu’il nomme le « sens du réel » et le « sens du possible »[5]. Il ne s’agit nullement d’entendre par sens du possible une pure et simple négation de la réalité, le rejet de ses prérogatives et de ses exigences propres, dont certaines s’avèrent incontournables mais d’en relativiser la nécessité, en pointant la contingence irréductible qui travaille en son sein et qui fait que le réel contient toujours d’autres mondes possibles que celui qui a cours actuellement. La contingence désigne, pour reprendre la définition proposée par Jacques Bouveresse, ce qui pourrait être autrement, soit ce qui a bel et bien eu lieu mais aurait pu ne pas avoir lieu ou se produire d’une manière différente, soit ce qui tout en ne s’étant pas produit aurait pu se produire[6]. Dans le premier cas, on part du réel pour en faire ressortir l’absence de nécessité intrinsèque ; dans le second, on part du possible pour montrer que s’il ne s’est pas réalisé, ce n’est pas en raison de son caractère contradictoire, auquel cas il ne s’agirait plus d’une possibilité mais d’une impossibilité, simplement que les conditions n’étaient pas propices à sa réalisation[7].

Ce qui intéresse Musil, ce n’est pas tant le premier que le second cas de figure. La mise en évidence de ce que contient la première forme de contingence (le fait que le réel aurait pu ne pas advenir) a une vertu essentiellement critique : révéler l’absence de nécessité autre que rétrospective[8]. Pour Musil, c’est uniquement après-coup que le devenir historique peut apparaître sous une forme apparemment nécessaire : l’historien se trouve en effet dans l’obligation de saisir un sens à la succession des événements historiques qui se sont produits ainsi et pas autrement, et qui donc possèdent une certaine raison d’être, en vertu du principe de raison suffisante formulé par Leibniz, suivant lequel rien ne se produit sans raison, ce qui est la condition même de toute connaissance (de ce point de vue, ce principe possède une valeur au moins heuristique). Mais que l’histoire accomplie se soit produite en vertu de causes déterminantes, et qu’elle possède de la sorte une certaine raison d’être, ne signifie pas qu’elle aurait nécessairement du se produire ainsi[9]. Les philosophies de l’histoire qui voient dans le réel l’accomplissement d’un dessein ou d’une providence cachées présentent donc des prétentions exorbitantes que Musil entend dégonfler[10]. Reste que le possible n’est cependant pas mis en avant comme tel dans cette critique du « nécessitarisme » historique : on dit juste qu’une autre histoire était possible, on ne dit pas quelle forme celle-ci pourrait prendre.

G. W. Leibniz

C’est en son second sens que la contingence s’avère nettement plus intéressante pour ce que cherche à penser Musil, avec cette idée d’un imaginaire propice à une exploration utopique du monde : il s’agit de partir des possibilités présentes dans le réel mais que le cours des choses, en raison d’un souci de pérennisation qui lui est propre, tend à éliminer. Pour l’homme doué de ce sens du possible, une chose réelle n’a pas plus de valeur ou d’importance qu’une chose simplement pensée[11]. C’est en vertu de cette imagination créatrice qu’il parvient à ne plus considérer la réalité comme quelque chose d’acquis, doté de stabilité, et qui plus est absolument nécessaire, mais comme « une tâche et une invention perpétuelle », selon les termes de Musil, qui loin de refuser la réalité, cherche à bâtir à partir d’elle ce que ce dernier appelle une « utopie consciente »[12].

L’imagination exploratrice et créatrice

Si l’imagination nous met au contact d’objets, elle le fait d’une manière bien spécifique, puisqu’elle ne statue pas sur l’existence effective, donc sur la réalité, des objets envisagés, mais insiste avant tout sur leur possibilité. Il en résulte une double perspective : la première, c’est l’insistance sur la dimension irréelle des objets visés par l’acte d’imagination, et c’est d’ailleurs sur ce point que la critique de l’imaginaire et de ses illusions semble s’orienter puisque pour faire ressortir le contenu de la vie imaginaire, la première chose qu’elle met en évidence est le caractère magique de l’acte d’imagination, qui en reste au stade de l’incantation s’évertuant à faire apparaître l’objet par la seule grâce de la pensée, d’où son côté enfantin caractérisé précisément par le refus de tenir compte du principe de réalité. Musil le souligne lui aussi lorsqu’il peint le portrait négatif de « l’homme du possible », selon ses termes, dressé par ce type d’homme communément répandu qui possède en propre le sens du réel et s’en fait un titre de gloire : c’est précisément le trait que « l’homme réaliste » doit repérer chez un enfant et qu’il doit corriger, avant que celui-ci ne sombre dans des rêveries extravagantes, risquant de le conduire à devenir un adulte privé de tout sens pratique, ce qui pour cette forme de réalisme est inacceptable, puisqu’il dénote un esprit peu fiable et indéchiffrable, privé de tout contact avec l’expérience matérielle la plus triviale, partant la plus banale[13].

Or ce n’est pas là sans doute ce qu’il y a de plus intéressant à mettre en avant pour ce qui concerne l’imagination. La seconde perspective, la mise en suspens de tout jugement portant sur la réalité des choses, semble d’une portée et d’un intérêt bien plus considérables. L’essentiel ici ne consiste pas à poser l’irréalité des objets auxquels on pense, mais à ne pas tenir compte justement du fait que ces objets imaginés n’existent pas et ne sont donc pas réels – les objets de l’imagination sont considérés comme tels abstraction faite du problème de leur existence : précisément en tant qu’ils sont possibles. Mais contrairement à ce que croit l’homme du réel, l’homme du possible ne refuse pas le contact avec la réalité, celle-ci constitue au contraire le point de départ de sa démarche exploratoire : loin de former de vaines chimères, ses idées n’ont pour unique défaut que de désigner des réalités qui ne sont pas encore nées, mais cela ne signifie nullement qu’elle soient impossibles[14]. En fait, entre la sphère de la pure nécessité et l’univers des désirs intrinsèquement contradictoires, donc impossibles, il existe une zone intermédiaire, une sorte d’instance hybride qui se définit dans la tension entre le réel et le possible et trace un chemin par où circuler entre sens des réalités pratiques et sens des possibilités[15]. Un être pourvu d’une imagination créatrice doit précisément apprendre à faire vivre cette tension entre la propension à penser selon le principe de réalité, c’est-à-dire suivant ce qui est, dont la vertu est de fournir un cadre durable à l’action, et la tendance à imaginer ce qui pourrait être, dont le mérite consiste à nous ouvrir à un ailleurs possible afin de ne pas sombrer dans la répétition à l’infini de la même histoire. Partir du réel donc, non pour s’en contenter, reproduire ce qui semble aller de soi et s’inscrire dans la normalité, mais pour en tirer quelque chose de neuf, en réveillant les virtualités endormies et en créant des horizons d’action et d’expérience nouveaux.

L’imagination doit être ici conçue dans la perspective d’une mise en suspens de ce qui se donne au sujet sur un mode ne faisant pas question. Cette prise de distance par rapport à la réalité effective va dès lors rendre possible une transformation de la réalité donnée en un objet d’interrogation : par le refus de statuer sur ce qui est, comme si c’était naturel, l’imagination se donne la capacité de poser des possibilités qui n’avaient jusque là jamais été envisagées. Mais si, comme le dit Ulrich, l’homme du possible possède cependant le sens des réalités, c’est dans la mesure où il vise des réalités en tant simplement qu’elles ne se sont pas réalisées, qu’elles restent à ce stade de pures possibilités. Il possède donc lui aussi le sens des réalités, sauf que c’est un sens des réalités possibles[16].

« Robert Musil. L’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire », Jacques Bouveresse (Editions de l’Eclat, 1993)

Ce sens des réalités possibles doit être articulé avec les considérations développées par Ulrich à propos de l’utopie, où celui-ci met en équivalence possibilité et utopie. De ce point de vue, qu’une possibilité ne soit pas comme telle une réalité ne signifie pas qu’elle est contradictoire, mais seulement que les circonstances ne lui ont pas permis de se réaliser. Pour être plus précis : une possibilité devient une utopie lorsqu’on l’extirpe de son contexte particulier afin d’examiner les conséquences que pourraient avoir cette possibilité si elle se réalisait[17]. Mais là encore, il ne faut pas confondre utopie et expérience de pensée ou même simple hypothèse, comme si la seule chose qui importait ici était de mettre en question le réel dans la perspective de sa mise en distance, sans se demander sur quelle forme d’expérience ou façon d’être nouvelle cette possibilité pourrait déboucher, susceptible de contribuer à la vie éthiquement juste. Lorsqu’elle vise précisément à l’invention d’une forme de vie juste, l’utopie prend la forme de l’essai[18].

L’essai renvoie à une forme de vie, ou plus exactement à une façon de conduire sa vie, qui entretient un lien avec le genre littéraire désigné par ce terme, mais ne s’y réduit pas. L’essayisme constitue à ce titre une attitude philosophique, aussi bien éthique qu’épistémique, c’est-à-dire fondée sur une certaine façon de connaître les choses : pour conduire sa vie dans une direction que l’on estime juste, il est nécessaire de se rapporter avec exactitude aux situations et aux événements de sa propre vie, mais aussi de l’existence plus commune, de faire ainsi preuve d’une précision scrupuleuse dans le traitement de situations parfois extrêmement singulières[19]. Ce qui n’est pas très éloigné de la réflexion critique que développe Musil vis-à-vis de la philosophie, qu’il juge très sévèrement en raison de ses tendances profondes à l’abstraction et à la systématisation outrancière, avec pour conséquences la croyance qu’il serait possible d’élaborer la théorie exhaustive susceptible de prendre en charge la totalité achevée du réel pour en épuiser le moindre recoin[20]. De ce point de vue, l’idéal musilien de la connaissance se rapproche davantage de la science, avec son souci d’exactitude et de découverte que de la spéculation philosophique, qui bien souvent tourne à vide et en rond dans le fantasme démesuré d’avoir atteint la vérité absolue[21].

L’utopie de l’essayisme

Musil désigne par l’expression « utopie de l’essayisme » cette philosophe de l’existence qui cherche à articuler exigence de précision et ouverture à l’indétermination du réel. Comme l’affirme Florence Vatan, l’essayisme tire son impulsion d’une insatisfaction permanente, qui refuse de sombrer dans la nostalgie d’un passé peint sous les couleurs de l’age d’or mais puise au contraire son énergie d’un mouvement fécond d’ouverture à ce qui n’est pas encore et pourrait le devenir[22]. En ce sens, la philosophie de l’essayisme doit restituer au présent, selon les termes choisis par Florence Vatan, « sa nature transitoire et sa force d’avenir »[23]. A une époque de crise, les années 1920 et 1930 en Europe, marquée par un bouleversement gigantesque qui a affecté tous les domaines de la vie individuelle et sociale, la tentation est grande d’attendre d’un repli sur les valeurs de l’ancien une source de salut. Or, pour Musil, le problème vient justement de ce que nous nous entêtons à déchiffrer les changements du présent à travers des grilles d’interprétations héritées d’un passé non questionné, ce qui ne nous met pas dans les dispositions les plus propices pour prendre la mesure des défis qui se posent à notre présent, ce qui ne revient pas à dire que l’on doive simplement s’y adapter sans se poser aucune interrogation sur les bienfaits (ou non) de la nouveauté.

D’un point de vue stylistique, ce n’est pas uniquement à l’essai mais également au roman qu’il faut rattacher l’utopie de l’essayisme, puisque dans L’homme sans qualités, Musil a essayé de concilier, pour composer ses thèmes et exprimer ses idées, la forme romanesque et la forme de l’essai[24]L’homme sans qualitésse présente en effet sous la forme d’un « roman essayiste », expression sans doute préférable à celle « d’essai romanesque », puisque le cadre formel adopté par Musil est celui du roman, et non de l’essai proprement dit[25]. Il semble à ce propos exister un lien structurel entre le roman comme style de composition et l’idée d’indétermination organisant cet espace de découverte au sein duquel se déplace Ulrich, l’homme doté de ce sens du possible. Mikhaïl Bakhtine a ainsi montré, dans son livre Esthétique et théorie du roman, que le roman se donne pour objet le présent en tant qu’il contient un potentiel indéterminé ouvert sur le futur, à l’inverse de l’épopée qui privilégie le passé mythique en raison de son accomplissement[26]. Et c’est précisément en vertu de son inachèvement qu’il se prolonge naturellement vers cet ailleurs indéterminé via cette dimension créatrice de possibles nouveaux[27].

« Esthétique et théorie du roman », Mikhaïl Bakhtine (Gallimard, première parution en 1978)

D’où le choix par Musil de la forme romanesque pour donner une structure à ce qui constitue avant tout une aventure intellectuelle, celle d’un personnage, Ulrich, décidant de mettre en suspens les déterminations de son existence pour la rendre à son indétermination primordiale. Les réflexions philosophiques occupent certes une place importante dans l’économie du roman, à un point qu’on peut se demander si ce n’est pas un essai philosophique qu’a écrit Musil, agrémenté de quelques péripéties et articulé autour de personnages incarnant sous forme de posture des conceptions de la vie et des idées philosophiques. Pour preuve, l’absence d’intrigue véritable et de rebondissements qui formeraient une histoire à proprement parler. On aurait cependant tort d’abonder en ce sens. Si la narration dans L’homme sans qualités n’est prise dans aucune continuité véritable, si son personnage principal Ulrich semble indéterminé et comme privé de qualités caractéristiques, c’est précisément pour mettre l’accent sur la faculté du possible susceptible de faire prendre à l’action toutes les directions imaginables. Comme le pense Ulrich, les hommes apprécient que la vie suive un cours rectiligne, ce qui confère à leur existence une apparence de nécessité et un abri qui les protège du chaos[28].

Par l’alliance de la forme romanesque et de la forme de l’essai, Musil poursuivait l’objectif de bâtir un roman qui compose un ensemble cohérent de toutes les facettes d’une époque et d’une société (la fin de l’empire austro-hongrois). Les nombreuses digressions qui donnent à Ulrich l’occasion de faire part de ses réflexions personnelles concernant tel ou tel problème sous forme d’essai à teneur philosophique s’insèrent de façon harmonieuse dans le réseau des fils narratifs qui compose la trame ténue du roman. Comme le rappelle Claire de Obaldia, l’essai constitue une forme de prose de nature digressive et fragmentaire[29]. De même que le héros, Ulrich, flâne d’une possibilité à une autre sans jamais se fixer quelque part ou se déterminer à agir dans un sens ou dans un autre, l’essai, selon elle, se voit offrir à tout moment la possibilité de changer de direction, de modifier son allure ou le chemin emprunté, ce qui explique sa structure fragmentaire. A l’argumentation linéaire bâtie sur un plan préalable, l’essai substitue une logique de l’indétermination laissant place au hasard et à la surprise, dans le cadre d’une errance et d’une digression perpétuelles[30].

Ulrich établit ainsi un lien explicite entre la forme littéraire de l’essai et la forme existentielle de l’essayisme, lorsqu’il donne sa signification pleine et entière à l’exigence de considérer le monde et sa propre vie de manière plus juste qu’auparavant. Par la pluralité des points de vue qu’il offre, l’essai comme forme d’écriture cherche à saisir l’objet sous ses différents aspects, sans prétendre en produire la somme complète dans sa représentation conceptuelle unitaire[31]. Sa démarche consiste à développer divers angles d’approche à partir desquels former des figures de pensée qui articulent sentiment singulier et visée vers l’universel. L’objectif d’un tel travail de reconfiguration ou de recomposition de l’objet, tel qu’il se présente dans la réalité, est de parvenir à saisir, au gré des variations thématiques et stylistiques, non la forme unitaire de l’essence dans sa nécessité, mais ce qui précisément n’est jamais épuisable conceptuellement.

En guise d’inachèvement

« Un essai, pense Ulrich, est la forme unique et inaltérable qu’une pensée décisive fait prendre à la vie intérieure d’un homme »[32]. Une pensée décisive est une pensée qui bouleverse l’esprit, au point de chambouler le complexe de sentiments qui forme l’intériorité du sujet[33]. Alors que pour Musil la philosophie développe des pensées qui visent essentiellement à la connaissance, l’essai vise pour sa part à la transformation de l’homme[34]. On peut par exemple lire des pages et des pages, emmagasiner des connaissances au terme d’un patient travail d’érudition sans que cela ne nous travaille jamais vraiment, sans que cela n’induise en nous de puissants effets de transformation. L’essai devient à ce titre une utopie, soit quand on l’écrit, soit quand on le lit, soit quand on le vit, en tout cas à chaque fois que l’on cherche à rendre le monde à sa puissance d’indétermination en y dévoilant de nouveaux possibles[35]. Comme l’affirme à ce sujet Musil, et ceci est valable tant pour l’essai comme forme littéraire que pour l’essai comme forme de vie, la tâche d’un authentique écrivain consiste à découvrir dans le monde, non une réalité constituée d’emblée, mais des constellations nouvelles, afin d’imaginer l’homme intérieur en lui offrant la possibilité de s’inventer[36].

© Nicolas Poirier


Notes :

[1]          Voir Robert Musil, L’homme sans qualités, Tome 1, trad. P. Jacottet, Paris, Seuil, 1956, rééd. Points, 1995, p. 44-51. Noté HSQ1dans la suite des références.

[2]          Voir Florence Vatan, Robert Musil. Le « virtuose de la distance », Paris, Belin, « Voix allemandes », 2013, p. 131.

[3]          Voir Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, Paris, Seuil, « Liber », p. 108.

[4]          Voir HSQ1, p. 314-315.

[5]          Voir HSQ1, p. 19-22.

[6]          Voir Jacques Bouveresse, L’homme probable. Robert Musil, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, Combas, éditions de L’Éclat, 1993, p. 127.

[7]          Voir Florence Vatan, Robert Musil et la question anthropologique, Paris, PUF, « Perspectives germaniques », 2000, p. 125-126.

[8]          Voir Robert Musil, Essais, trad. P. Jacottet, Paris, Seuil, 1978 et 1984,p. 137. Voir également Laurence Dahan-Gaida, Musil. Savoir et fiction, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1994, p. 140.

[9]          Voir Florence Vatan, Robert Musil et la question anthropologique, op. cit., p. 120-125.

[10]        Voir HSQ1, p. 454. Voir également Robert Musil, Essais, op. cit., p. 350 et Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, op. cit., p. 275-278.

[11]        Voir HSQ1, p. 21.

[12]        Voir HSQ1, p. 20.

[13]        Voir HSQ1, p. 20.

[14]        Voir HSQ1, p. 21.

[15]        Voir Laurence Dahan-Gaida, Musil. Savoir et fiction, op. cit., p. 175.

[16]        Voir HSQ1, p. 21.

[17]        Voir HSQ1, p. 311.

[18]        Voir HSQ1, p. 315-316. Voir sur ce point Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, op. cit., p. 407-410.

[19]        Voir HSQ1, p. 311-312, ainsi que Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, op. cit., p. 374-376 et Florence Vatan, Robert Musil et la question anthropologique, op. cit., p. 11-18.

[20]        Voir HSQ1, p. 319. Voir sur ce point Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, op. cit., p. 407-410.

[21]        Voir Robert Musil, Essais, op. cit., p. 64.

[22]        Voir Florence Vatan, Robert Musil. Le « virtuose de la distance », op, cit., p. 161.

[23]        Voir ibid.

[24]Voir ibid., p. 162-163.

[25]        Voir à ce propos Jacques Bouveresse, La voix de l’âme et les chemins de l’esprit. Dix études sur Robert Musil, op. cit., p. 382-388.

[26]        Voir Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. D. Olivier, Paris, Gallimard, 1978, rééd. « Tel/Gallimard », 1987, p. 452.

[27]        Concernant le lien entre la conception « dialogiste » du roman propre à Bakhtine et L’homme sans qualités, voir Florence Vatan, Robert Musil et la question anthropologique, op. cit., p. 19-23. Sur la notion de pluralisme romanesque, qui englobe le dialogisme et la polyphonie, voir Vincent Message, Romanciers pluralistes, Paris, Seuil, « Le don des langues », 2013, p. 58-59. La référence à L’homme sans qualitésest centrale dans ce livre.

[28]        Voir HSQ1, p. 816.

[29]Voir Claire de Obaldia, L’esprit de l’essai. De Montaigne à Borges, Paris, Seuil, « Poétique », 2005, p. 13.

[30]        Voir ibid., p. 55.

[31]Voir HSQ1, p. 316.

[32]        Voir HSQ1, p. 320.

[33]        Voir Robert Musil, Essais, op. cit., p. 337.

[34]        Voir ibid., p. 337.

[35]        Sur le lien entre l’essayisme et l’ouverture ou l’élargissement des possibles, voir Jean-Pierre Cometti, Musil. L’utopie de l’essayisme, Paris, Seuil, « Le don des langues », 2001, p. 10-16, particulièrement p. 16.

[36]                              Voir Robert Musil, Essais, op. cit., p. 83. Sur ce point, voir Jean-Pierre Cometti, Musil. L’utopie de l’essayisme,op. cit., p. 137-138. Pour Musil, la littérature a comme fonction d’explorer le champ du possible ; voir à ce sujet Jean-Pierre Cometti, Musil. L’utopie de l’essayisme,op. cit., p. 42-43 et Laurence Dahan-Gaida, Musil. Savoir et fiction,op. cit., p. 192.

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