Philosophie

La langue médicale de Nietzsche

Nietzsche malade, à la fin de sa vie (photographie)

Lire un philosophe c’est se mettre en contact avec une langue : chaque philosophie est une autre manière de dire le monde. Le philosophe développe sa langue, son vocabulaire, son style d’expression pour construire son propos, lui procurer une cohérence quasi-systématique, permettant de faire œuvre – de faire corps. Pour Nietzsche, l’idée de penser ses œuvres philosophiques et non-philosophiques comme un corps, ou une multiplicité de corps fait sens plus que jamais dans la tradition philosophique. Il va être question de se pencher sur les termes de symptôme, diagnostic et pathologie. Tout au long de son travail philosophique, Nietzsche n’a cessé d’employer de manière exponentielle ces notions afin de décrire au mieux la vie, le vital et ainsi l’homme face aux problèmes qu’il rencontre – Nietzsche emploierait certainement, par exemple, davantage le mot de « symptôme » pour remplacer le « problème », terminologie trop proche des sciences et de la métaphysique. Il considère que « tout grand problème est un symptôme[1] » : il est donc, pour le philosophe, comme nécessaire de revêtir les parures du médecin, sans pour autant être un philosophe-charlatan, qui à coups d’incantations et d’incubations, exorciserait les problèmes. Le philosophe-médecin cherche à guérir le patient en question de sa pathologie en posant un diagnostic. Dans ses nombreux textes, Nietzsche n’a de cesse de confirmer sa perception des mots et de la philosophie comme étant respectivement des médicaments et une grande armoire à pharmacie. Il est absolument évident que Nietzsche emploie dans un premier temps cette langue afin de métaphoriser et donc de concrétiser ce que la philosophie a toujours cherché à sur-conceptualiser et à absolutiser « à tour de bras ». Le traitement que réserve Nietzsche à lui-même, mais avant tout à toute l’histoire de la philosophie correspond à un examen médical, à une évaluation des niveaux de santé et de maladie des philosophies en question. En désignant la philosophie comme état de santé chez le philosophe, Nietzsche se veut en médecin des pathologies que celles-ci présentent, dans la mesure où l’histoire de la philosophie se dévoile dans une histoire des maladies. Désormais, dès La Naissance de la Tragédie, et jusque dans ces ultimes écrits,

cette langue pharmacologique est affichée. Poisons et antidotes, antalgiques et stimulants, injections et inoculations s’emparent de son imagination. […] il visualise les idées et les habitudes culturelles comme des agents qui entrent dans le système sanguin d’individus ou des groupes – comme des médicaments s’administrent ou comme des infections s’attrapent – et qui améliorent l’activité vitale de l’organisme par le défi qu’ils offrent, ou au contraire quelque chose de morne qui l’amortissent.[2]

C’est l’analogie entre le corps et la culture qui permet d’expliquer la valeur philosophique et gnoséologique de ce vocabulaire philosophico-médical. Il y a un lien généalogique entre ces deux termes : cela permet de tout interroger, de tout percevoir, de tout évaluer à partir des symptômes relevés par le philosophe-médecin. Le philosophe-médecin recherche les informations sur les instincts à l’œuvre dans une morale, une philosophie, un concept par exemple. Malcolm Pasley lit précisément la langue de Nietzsche, son dictionnaire et sa grammaire à appliquer :

[Nietzsche] commence à exposer sa théorie générale du développement culturel d’homme – dont sa morale, des théories esthétiques et politiques découlent – exclusivement en termes physiologiques et médicaux. Il ne se contente pas de commencer par le respect des sentiments, des idées et des activités culturelles de tout homme comme les symptômes d’états physiques ou des processus ; il commence à suggérer, qui plus est, que ses propres explications médico-psychologiques des comportements culturels individuels puissent aussi être appliquées, littéralement, « aux organismes » de sociétés humaines avancées et à des groupes culturels. […] il transpose la métaphore des « corps » d’unités sociales dans le contexte de sa théorisation […] physiologico-médicale.[3]

A juste titre, cette analyse donne toute l’ampleur de la méthode et du langage qu’emprunte Nietzsche dans son travail de symptomatologie de la philosophie. Les symptômes de la décadence sont des métaphores du corps pour mieux évaluer le réel, c’est-à-dire la civilisation dans son déclin et la modernité comme lieu de la décadence la plus fortement contaminée. Nous percevons le travail de la métaphore qui opèrent sous le plume de Nietzsche lorsqu’il emploie le terme de symptôme. Or, il y a un véritable discours médical sur tout ce qui peut être considéré comme malade aux yeux de Nietzsche, ceci devant être compris comme « des symptômes à déchiffrer[4] ».

Portrait de David Friedrich Strauss (1908, auteur inconnu)

Une des preuves les plus prégnantes de l’importance capitale que donne Nietzsche à cette langue médicale sont les attaques proférées contre David Strauss dans ses Considérations Inactuelles, et que Jean-Clet Martin, dont nous allons suivre l’analyse, met en mouvement et en dialogue. Il prend pour appui un passage où Nietzsche attaque ad hominem David Strauss qui « forge encore, pour justifier ses habitudes, ses opinions, ses répugnances et ses préférences, la notion passepartout de “santé”, qui lui permet d’écarter n’importe quelle œuvre au motif qu’elle est malade ou déséquilibrée. C’est ainsi que David Strauss, authentique satisfait de notre culture actuelle et philistin typique, a évoqué […] la philosophie […], souvent malsaine et improductive, de Schopenhauer[5] ». Ce que Nietzsche réprouve dans ce passage est un usage abusif et moralisant des termes se rapportant aux notions de santé et de maladie. Pour Strauss, tout ce qui n’est pas « sain » n’est pas à lire, ou plutôt à considérer comme ayant une valeur pour la pensée : Schopenhauer est pour lui un symptôme de la caducité de son œuvre. Considérations à la fois navrantes et révoltantes pour Nietzsche. D’où la remarque biographique et philosophique que Jean-Clet Martin note à la suite de cette citation : « Cette défiance de Strauss devant la maladie au nom de la santé, ou devant la pathologie jugée indigne de la normalité, conduit Nietzsche plus fortement encore vers la lecture de Schopenhauer[6] ». Il y a, pour Nietzsche, l’impression que, si un théologien comme Strauss est atteint de la fièvre historienne, pathologie qu’il considère comme hostile à la vie, c’est qu’il est urgent de relire Schopenhauer, de lui rendre la valeur et l’hommage qu’il mérite. C’est pourquoi Jean-Clet Martin conclut, avec pertinence, par cette envolée sur la philosophie elle-même : « La philosophie vérité [de Strauss] est en réalité inséparable d’une zone d’exclusion qui ne souhaite plus aucun purgatoire[7]».

Nous comprenons que la philosophie selon Strauss, philosophie qui se compose comme maladie, ou pathologie, ne mettant pas la santé comme guide de réussite vers le « mieux » comme chez Schopenhauer ou Nietzsche, nécessite une mise en quarantaine, une mise à l’écart de la société : elle risquerait, nous expliquent indirectement les philistins, de contaminer l’homme, puis la culture et enfin la civilisation… L’Occident, nous apprenait Foucault[8], s’est fondé sur l’exclusion des fous, pendant des siècles. Dans cette lignée, Strauss affirme cette modalité de l’exclusion – du malade, du pathologique, de l’a-normal, au profit de la santé, du sain et du normal – qui donne sa carrure à la civilisation occidentale. Nietzsche ne veut plus perpétuer ce que perpètrent ces philosophies traditionnelles.

© Jonathan Daudey


Notes :

[1]Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes Automne 1887-Mars 1888 XII, 5 [31], p. 196

[2]Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 128 : « this pharmacological language becomes obtrusive. Poisons and antidotes, pain-killers and stimulants, injections and inoculations take a strong hold on his imagination. Increasingly, he visualizes ideas and cultural habits as agents which enter the bloodstream of individuals or groups – whether as drugs take or as infections caught – and which either enhance the vital activity of the organism by the challenge they offer, or alternatively dull it and deaden it. ». N’existant pas de traduction francophone de cet ouvrage, j’ai procédé à toutes les versions qui suivent.

[3]Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 130 : « he begins to couch his general theory of man’s cultural development – from which his moral, aesthetic and political theories are derived – ever more exclusively in physiological and medical terms. It is not just that he begins to regards all man’s sentiments, ideas and cultural activities as symptoms of physical states or processes ; he begins to suggest, further, that his own physic-psychological explanations of individual cultural behavior can also be applied, literally, to the ‘organisms’ of advanced human societies and cultural groups. […] he transports the metaphorical ‘bodies’ of social units into the context of his […] physiological-medical theorizing. ». Il est important de noter que Malcolm Pasley juge ce constat d’un mauvais oeil. Il considère que ce déplacement de la métaphore vers la théorie pose problème, notamment en raison du niveau amateur des théories médico-physiologiques développées et défendues par Nietzsche.

[4]Wotling, Patrick. Nietzsche et le problème de la civilisation, p. 115-116

[5]Nietzsche,Friedrich.Considérations inactuelles, tome II, vol. 1, p. 29. Cité dansMartin, Jean-Clet.Enfer de la Philosophie, p. 53

[6]Martin, Jean-Clet. Enfer de la Philosophie, p. 53

[7]Martin, Jean-Clet. Enfer de la Philosophie, p. 53

[8]Foucault, Michel. Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, Tel.

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