Husserl et Descartes/Phénoménologie/Philosophie

Husserl et Descartes | Approches critiques

Portrait d'Edmund Husserl

Portrait d’Edmund Husserl

Husserl, critique de Descartes. Husserl ne cherche pas à procéder à une telle déduction du critère, il lui reproche un « réalisme transcendantal ». Il ne reste donc que l’idée de Dieu qui ne vient que de Dieu lui-même: Husserl prend congé de Descartes. Il ne le suit pas dans le travail de déduction métaphysique de la règle d’évidence, qui lui fait dire que la règle que j’ai tantôt assurée n’est qu’à cause que Dieu est (ou existe). La règle de l’évidence est subordonnée à l’existence de Dieu, c’est la première et la plus évidente des vérités qui se puissent connaître. La typologie de l’évidence apodictique et adéquate dispense Husserl : cette évidence est comme l’idée adéquate chez Spinoza, comme nous l’avions dit précédemment, c’est-à-dire qu’une évidence est elle-même une norme que l’on ne peut soumettre à aucune autre norme. Je n’ai pas besoin d’une autre norme pour la garantir. Une évidence apodictique est à elle-même sa propre norme, alors qu’a contrario, une évidence adéquate peut être mise en doute.

Ici, Husserl se débarrasse de toute la partie de la métaphysique des preuves de l’existence de Dieu. Mais « en retour », Descartes a bien une certaine idée de l’évidence apodictique que Husserl découvrira par la suite, qui est pour lui l’évidence de l’évidence de Dieu, duquel toute les vérités naissent et se fondent. Descartes développe son modèle de l’évidence apodictique de l’existence de Dieu dans la « Lettre à Mersenne » de 1630. Il démontre bien qu’elle est la plus certaine et première de toutes les évidences qui puissent être connues, évidence par soi, nous sommes incapables de reconnaître que l’existence de Dieu est la chose la plus évidente des choses. Nous pouvons retrouver cette image d’Aristote qui nous enseigne que les hommes sont devant les choses les plus évidentes par nature comme des chauves-souris en plein jour. Or, Husserl fait précéder l’existence du cogito par les caractéristiques de l’évidence, double subordination du critère chez Descartes: 1) je suis, j’existe et 2) l’existence de Dieu comme subsomption métaphysique du critère de l’évidence.

Les raisons de l’abandon de Descartes et de son « échec ». Descartes est perçu par Husserl comme un philosophe inféodé au prestige d’une science mathématique et aux attentes formelles et matérielles d’une science de la nature. Il oublie l’existence d’autrui pour fonder un monde de corps qui sont l’objet de la géométrie selon l’expression des Méditations Métaphysiques. C’est l’objet de la Sixième Méditation Métaphysique, dans le sens où elle démontre que l’existence n’est pas la nature (ou la φυσις pure), mais bel et bien l’objet de la mathesis pure en tant qu’elle est totalement transparente pour l’entendement, qu’elle est une purae matheseos objectum. Chez Héraclite, la nature aime se cacher : cependant, la nature est cette objet, ou Dieu lui-même, ou bien l’ordre en tant qu’il a mis dans les choses crées. Ce Descartes a oublié la découverte de la région « conscience » et la région transcendantale comme sol ou Seinsboden. Ce quelque chose d’inébranlable n’est autre, pour Descartes, que l’existence de moi-même [existentia men ipsus]. Car la chose la plus évidente et la plus première que nous pouvons concevoir c’est la certitude de cette existence, qui ne se laisse comparer à aucune autre certitude de l’objet. En effet, il y a une spécificité de la certitude de moi-même qui rend cette certitude, en un sens incomparable. Husserl dégage la conscience transcendantale pour l’inclure, dans l’horizon des certitudes scientifiques, d’ordre logico-mathématique, cette spécificité qui se perd, cette évidence qui se banalise, par rapport à d’autres vérités mathématiques. C’est là précisément là que Descartes manque la différence entre l’évidence apodictique et l’évidence adéquate.

Père Marin Mersenne

Père Marin Mersenne

Dans les Règles II et III, Descartes met au jour l’intuitus mentis qui consiste en ce que chacun peut voir par l’intuition qu’il existe ou qu’un triangle est une figure limitée par trois droites, par exemple. Chez Descartes, l’intuitus mentis récuse l’idée aristotélicienne selon laquelle il n’y a rien dans l’entendement qui ne provient pas de l’intuition, des sens. L’intuitis correspond à l’allemand « Einsicht », autrement dit « intuitire » signifie « voir dans ». Pour connaître il faut saisir l’essence des choses, par l’intermédiaire de « species », ce que récuse formellement Descartes. L’intuitus mentis est un conceptus mentis, un concept de l’esprit immaculé par des intuitions sensibles. Pour Descartes, il est impossible de se tromper lorsqu’on le conçoit ; à la suite Husserl développe que l’intuition absolue ne peut pas être fausse. Le jugement ne peut être faux puisqu’il ne peut être donné autrement qu’en dehors des intuitions. Ainsi, l’intuition au-delà de laquelle on ne peut pas aller, est l’être – tel qu’on le retrouve chez Avicenne ou Pascal. Husserl va comprendre l’ego cogito comme intuitus mentis. L’intuition absolue fournit des données qui ont un sens et données ontologiques. En réalité, le Descartes que Husserl critique est celui qui ne connait pas de distinction entre le plan de la méthode et celui de la métaphysique. Reproche en partie illégitime, adressé à une philosophie, qui est une sorte de cartésianisme synthétique dans laquelle l’évidence de mon existence n’a pas de privilège spécifique. Husserl a une idée toute particulière à propos de la révolution scientifique et la science « galiléo-cartésienne », concernant la question de l’abstraction des qualités sensibles. Il entreprend une critique des qualités réelles, et l’abstraction des qualités sensibles, c.à.d. que ces qualités sont de l’ordre de la perception du monde et non de la réalité physique, concernant les états de mouvement ou de repos d’un corps subjectivement perçu comme couleur ou chaleur.

Ce qu’il faut savoir c’est qu’Husserl considère que cette science est véritablement révolutionnaire, car le développement de la science s’est fait en deux mouvements. Il y a le miracle grec de l’idéalisation et la découverte de l’idéalité, notamment par Euclide ; mais aussi, la totalité close et systématique d’énoncés qui énoncent des rapports idéaux, dont les rapports sont réglés par des lois logiques (découverte matinale des grecs, qui a conduit à la découverte de l’idéalité). Les grecs ont découverts le continent de l’intelligibilité de l’étant mais cette découverte n’a pas seulement été explicitée à l’époque moderne, il y a eu en même temps un mouvement de substitution [Unterschiebung] par lequel la nature elle-même, la φυσις devient une pure idéalité. Désormais, la nature est définie et remplacée par ce que Husserl appelle une multiplicité mathématique, autrement dit un ensemble d’éléments dont les rapports sont réglés par des lois logico-mathématiques. C’est l’idée de la Krisis (et d’une certain manière dans le De Mundo de Descartes). Par la nature en général, nous ne devons pas entendre quelques déesses imaginaires que ce soient mais la matière même, dans le sens où dans cette matière se produisent des changements selon des lois invariables : elles sont les lois constantes selon lesquelles se font les changements dans la matière, la matière n’étant pas autre chose pour Descartes que l’étendue, que les géomètres appellent la quantité.

Descartes, dès lors, supprime l’étant tel qu’il se montre à nous et tel que nous le sommes, dans l’objectif de le remplacer par une simple idéalité mathématique, c.à.d. l’idée de matière elle-même comprise comme la quantité dans laquelle les changements obéissent à des lois purement mathématiques. Par exemple, les lois du choc de Descartes sont les lois du mouvement physique qui ne sont rien d’autres que des équations, et le choc n’est pas un changement qualitatif, mais le choc est un échange dans lequel une certaine quantité de mouvement globalement constante se distribue différemment. On a à faire à une redistribution (ou transfert) d’une certaine quantité de mouvement qui est elle-même constante. Il y a une abstraction par rapport aux qualités premières: la science cartésienne n’est pas seulement une géométrisation de l’étendue, la science mathématique de la nature (paragraphe 10) n’est qu’une instanciation d’une science devenue beaucoup plus large, dont la nature n’est qu’un objet possible qui a à faire à l’idée logico-formelle d’une monde en général. Alors que dans la représentation husserlienne de la science il faut considérer que la science logico-mathématique est devenue de plus en plus large jusqu’à dissoudre complétement en elle son objet initial.

La révolution scientifique, défendant l’idée d’une φυσις comme multiplicité mathématique parmi d’autre est téléologiquement orienté vers une mathesis universalis au sens que Leibniz lui donne ; une mathesis universalis qui construit l’idée logico-formelle d’un monde en général. Au sein de cette science la réalité concrète immédiate a disparu. L’essor de la science est l’histoire d’une disparition des choses-mêmes. Autrement dit, l’impératif husserlien de retour aux choses mêmes en tant qu’impératif transcendantal doit montrer comment les sciences logico-mathématique ne parlent pas de ce qui est, et ont perdu leur objet. Disparition ontologique dans ces sciences. Les sciences mathématiques ont écartés cette pré-donnée passive de l’expérience d’un monde comme dimension d’expérience et de vécus alors qu’elles en dépendent tout aussi bien que les autres.

Recadrage de la vision de Husserl sur Descartes : l’analyse de Michel Henry. A plusieurs reprises, l’analyse que nous donne Michel Henry de Descartes et de Husserl, a travaillé en sous-sol dans mes propos. Il est désormais venu le temps de poser l’analyse qu’il fait du détachement de Husserl envers Descartes, spécifiquement dans son ouvrage Généalogie de la psychanalyse. En effet, Michel Henry est celui qui a su remarier Descartes et Husserl, après que ce dernier a énoncé la sentence du divorce, accusant Descartes d’être « père du contresens du réalisme transcendantal ». Descartes a découvert la phénoménologie, mais il l’a aussitôt recouverte sans se rendre compte de ce qu’il avait vu, notamment en montrant l’existence de l’apparaître d’une « chose pensante », qui en réalité la découverte de la chose comme phénomène [Schein, Erscheinung]. Descartes fait naître la « phénoménologie matérielle », spécifiquement dans sa controverse avec Gassendi dans les Réponses aux Cinquième Objections. Cette phénoménologie matérielle dont parle Henry est une phénoménologie qui s’intéresse non pas tant à ce qui apparaît, mais bien plutôt au contenu pur de la chose, autrement dit son contenu ontologique et phénoménologique (cf. Phénoménologie matérielle, PUF). Cette découverte cartésienne s’est faite sans que personne ne s’en rende compte et cherche à la travailler explicitement.

Michel Henry

Michel Henry

L’essence de l’être doit se confondre avec l’apparaître dans sa fulguration ainsi que dans la matière phénoménologique, pour produire le cogito et « l’apparaître qui s’apparaît en moi ». Ainsi, la réduction par l’εποχη phénoménologique à laquelle Descartes procède inconsciemment permet d’établir une distinction, entre l’apparence, c.à.d. le « corps », et l’apparaître, c.à.d. « l’âme ». Cette distinction fondamentale pour Henry pour penser la phénoménologie de Descartes, et donc le cartésianisme profond de Husserl, va permettre d’introduire cette possibilité du remariage, je veux dire l’étude du « videre videor » des Méditations Métaphysiques. Le videre videor met le pied de Descartes à l’étrier de la phénoménologie : c’est l’instant crucial de l’εποχη phénoménologique que Michel Henry perçoit déjà en sous-sol. Les yeux donnent l’apparence de voir, or, comme nous le montre Descartes, c’est avec mon âme que je vois, et donc non pas avec mon corps. Les yeux ne me font effectivement voir que des formes et des couleurs, c’est l’âme qui les « entend » (au sens de comprendre [verstehen]). Après la réduction par l’εποχη, ce n’est pas la vision mécanique qui demeure mais la pensée que je vois des choses apparaître. Dans la Seconde Méditation Métaphysique, Descartes écrit la chose suivante : « Je suis le même qui sent, c’est-à-dire qui reçois et connais les choses comme par les organes des sens, puisqu’en effet je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l’on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu’il soit ainsi ; toutefois, à tout le moins, il est certain qu’il me semble que je vois, que j’ouïs, et que je m’échauffe ; et c’est proprement ce qui en moi s’appelle sentir, et cela, pris ainsi précisément, n’est rien autre chose que penser ». Dans ce passage célèbre, arrêtons-nous sur la partie « il me semble que je vois, que j’entends et que je m’échauffe », en latin : « A certe videre videor, audir calescere ». Nous voyons les objets car ils baignent en extase [ek-stasis] dans la lumière naturelle. Il faut alors distinguer le « videre » et le « videor ». Traditionnellement, il a été vu une simple duplication littéraire des termes, qui, en apparence, sont proches. Mais, cette croyance en une duplication est une simplification, menant à un contresens qui n’est inconnu dans les écrits de Husserl, tel que nous le fait subtilement sentir Michel Henry. Lorsque Descartes dit qu’il pense qu’il voit, Henry comprend le videor comme étant le cogito, ayant le videre comme cogitationes. Ainsi, voir c’est penser-voir, autrement dit comme Michel Henry l’écrit très clairement « Je sens que je pense, donc je suis » : effectivement, « il me semble que je vois » veut dire explicitement « je pense que je vois », d’où videor et videre parallèles à cogito et cogitationes.

Dans cette εποχη cartésienne, Michel Henry découvre que le sentir et la pensée vont de pair, tout comme la conscience et la perception chez Husserl. « Aller de pair », c.à.d. superposition, et non confusion. Difficulté majeure, accoucheuse de contresens et aveuglement sur les débuts de la phénoménologie husserlienne chez Descartes : Descartes n’arrive pas à tenir la distinction videre/videor, que seule la phénoménologie transcendantale arrive à faire voir, à montrer, bien que de manière implicite et floue chez Husserl. Nous comprenons, ipso facto, que Husserl ne prolonge pas, ne dépasse pas et ne se distingue pas autant de la philosophie cartésienne, comme il cherche à le faire au paragraphe §10 des Méditations Cartésiennes : il la reprend là où elle avait été recouverte. Michel Henry fait apparaître un Husserl plus cartésien qu’il en a l’air, mais aussi un Descartes husserlien et bien plus phénoménologue qu’il l’a été lu. Le « videre videor » est le point de lecture herméneutique enrichissant et puissant qui fait le pont entre la philosophie cartésienne et la phénoménologie transcendantale husserlienne, mettant fin à l’absolue rupture de Husserl contre Descartes.

© Jonathan Daudey

Retrouvez la première partie de ce texte en cliquant ICI

Retrouvez la seconde partie de ce texte en cliquant ICI

Publicités

3 réflexions sur “Husserl et Descartes | Approches critiques

  1. Pingback: Husserl et Descartes | L’héritage cartésien | Un Philosophe

  2. Pingback: Husserl et Descartes | La question de l’évidence | Un Philosophe

  3. L’évidence ne serait-elle pas elle aussi méthaphysique, phénoménologique puisqu’elle est aussi concept? A vous de me le dire, merci!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s