Philosophie/Théâtre

Catharsis, hybris et hêdonè : « Je suis un pays » de Vincent Macaigne à la Filature

« Je suis un pays », Vincent Macaigne (Photo © Mathilda Olmi)

« Il n’est pas contraire à la raison que je préfère la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse ma ruine totale pour empêcher le moindre déplaisir d’un Indien ou d’une personne qu’est m’est entièrement inconnue. Il est même aussi peu contraire à la raison que je préfère un bien reconnu moindre à un bien supérieur et que j’ai une ardente affection pour le premier plutôt que pour le second. Un bien banal peut, en certaines circonstances, produire un désir supérieur à ce qui provient de la jouissance la plus grande et la plus estimable. Il n’y a rien de plus extraordinaire en cela que ce qu’on voit en mécanique, un poids d’une livre soulever un poids de cent livres par l’avantage de sa situation. En bref, une passion doit être accompagnée d’un faux jugement pour être déraisonnable et, même alors, ce n’est, à proprement parler, la passion qui est déraisonnable, c’est le jugement. » (Traité de la nature humaine (1739), David Hume (trad. Philippe Folliot), éd. UCAQ, 2006, t. II, partie 3, chap. III, p. 150)

Il n’existe pas de fin du monde en tant que telle, mais simplement la chute de conceptions du monde dominantes. En finir avec le monde, provoquer sa dégénérescence plus que sa décadence n’est en rien un art se combinant avec la volonté de décrire un monde post-apocalyptique. Parler d’apocalypse au sens courant du terme, serait détourner l’intention de Vincent Macaigne et sa création Je suis un pays, notamment telle qu’elle nous fut représentée vendredi soir dernier[1]. Macaigne parle d’aujourd’hui, il ne transpose pas l’action dans une uchronie. Hic et nunc : la scène s’ouvre sur une violente explosion que nous percevons dans la salle, depuis l’entrée, faisant trembler la totalité du bâtiment — assourdissant et impromptu. Des personnes munies de mégaphone annoncent une violente explosion nucléaire : il faut entrer, sans trainer. Nous découvrons alors sur le plateau un fond représentant l’Assemblée des Nations Unies, le président iranien Hassan Rohani à la tribune. En fond, des extraits de Smells Like Teens Spirit de Nirvana ou encore de Kids de MGMT, dans un volume volontairement excessif. Les comédiens et le speaker (aka Vincent Macaigne lui-même depuis la régie) nous invite à rester debout pour danser, crier, sauter, bouger grâce à des appels vers le public dignes des chauffeurs de salle des émissions télévisées. Des écrans passent en boucle, publicités pour Bayer, Monsanto, Roundup, flashs info de CNN sur les bourses mondiales qui s’écroulent ainsi que les riots et les strikes dans les rues. A l’heure où tout le monde se prend au sérieux sans jamais considérer le tragique, Vincent Macaigne et sa troupe proposent une œuvre tragique qui jamais ne se prend au sérieux. Quand la profondeur devient l’acolyte de la gravité, elle mue en lourdeur — ce à quoi échappe de bout en bout cette mise en scène.

Histoire de la violence

Vincent Macaigne

La violence que dégage Je suis un pays depuis l’entrée de la salle jusqu’à la fin du spectacle trouble l’assistance entre une forme de catharsis et de jouissance. Dans la lignée du « in-yer-face theatre » de Sarah Kane, jamais la provocation ou la brutalité ne servent ici de coups de poings artificiels, factices. On se souvient d’Aristote définissant ainsi le pouvoir cathartique de la tragédie comme « purgation des passions », cherchant à nous délivrer d’un sentiment inavoué, au seuil de la conscience. Ce non-aveu est, à proprement parler ici, cette jouissance éruptive et désarticulée, provoquée dans le public, tant par le rire souvent noir que par la mise en mouvement régulière de leur corps. Le public est un rôle de cette pièce, pour qui est écrit sur mesure des déplacements vers le plateau et des répliques improvisées. Pour suivre la formule aristotélicienne, il faut insister sur l’idée que la dramaturgie de Macaigne, oscillant entre la tragédie politique antique et la démesure des reality shows, est « une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen de la narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre[2] ». Objectif : libérer les corps assis, prostrés habituellement au théâtre, dont l’attention est traditionnellement latente, régulièrement perdue. Ici, le public monte littéralement sur scène, comme pour envahir l’espace de sa présence et briser définitivement la distance théâtrale classique, ayant encore la primeur dans le théâtre actuel, même contemporain. La position même du metteur en scène, situé à la régie dans le public, vient éjecter les corps pour les mettre dans une authentique trans éruptive, une jouissance cathartique où se lavent les frustrations, les dégouts et les désespoirs de chacun. C’est un théâtre-médecin qui guérit directement, qui agit sur le psychosomatique et où les humeurs s’évaporent jusqu’à leur quasi annihilation. La crisis s’associe dès lors à la krisis, car la maladie grave qui se manifeste est soumise au jugement des personnages, dans les tréfonds de la crise de nerfs. Nous sortons de ce spectacle vivifié et vivant, dans une sorte de revitalisation énergisante : c’est la grande santé.

Y voir la jeunesse adolescente de ce spectacle comme un reproche en dit beaucoup plus sur le spectateur lui-même que sur la pièce. La colère fougueuse et l’indéniable énergie de la mise en scène sont justement l’occasion de n’interdire rien, de redéfinir un certain nombre de codes muets du théâtre contemporain. Que ce soit dans la diffusion à outrance de musiques des années 2000 ou de la présence de personnages enfantins, à l’image des deux petites filles ou du costume de Superman de Marie Curry, la tendre intranquillité de l’adolescence fait partie des mots d’ordre du spectacle. Le choix de la révolte plutôt que l’indignation irait dans cette perspective. « Le monde est à nous » scande sans relâche les deux petites filles. La reverb vient amplifier l’incrédulité de ces voix de l’enfance que nous portons tous, presque honteusement, comme un sous-vêtement fétiche qui nous suit partout mais que jamais personne ne découvre. La part surréaliste de l’œuvre de Vincent Macaigne se trouve irrémédiablement dans cette place majeure donnée à l’enfance. Loin de la détestation de l’enfance chez Thomas Bernhard, il semble plus proche d’André Breton faisant, quelque part, l’hypothèse que « c’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la vraie vie ». Sous le regard du metteur en scène, l’innocence ne connaît jamais l’incompétence mais indiscutablement le « bon sens », presque au sens cartésien du terme.

Qui veut gagner les élections ?

De l’assassinat du Roi immortel dans un jeu télévisé en live qui dure depuis cinq ans, au show des débats en période d’élections présidentielles, la télé-réalité sert de corps narratif et parodique à la mise en scène politique contemporaine. Car le travail de Vincent Macaigne est indissociable d’un aspect politique, à comprendre comme polis, ridiculisant dès lors toute « politique politicienne ».  C’est un monde en crise qui est en jeu, comme le théâtre se doit de le présenter. « On imagine mal une pièce sans crise. Notre travail de dramaturge consiste à nouer une crise et à la dénouer[3] » écrivait Jean Cocteau. Sauf que c’est au public de défaire le nœud, dans le réel, dans leurs gestes quotidiens. S’il y a une biopolitique c’est au sens où chaque corps agit politiquement, dans ses moindres facéties, dans ses plus ridicules manières de saisir le réel. Puisque la politique technocratique s’est insérée dans les gestes et les chairs, les comédiens agissent et font agir de manière à disjoncter, à exploser ces emprisonnements intra-charnelles. Il semble évident que c’est un théâtre qui veut en finir avec l’indignation bourgeoise, qui n’est jamais vraiment bousculée, qui ne pense qu’à être chez soi, dans son lit douillet après le spectacle, comme l’énonce le personnage Eddy Curry — le même qui dira, dans la dernière partie de la pièce : « on ne sauve pas un peuple, on le divertit ».

Photo de répétitions au Théâtre des Amandiers à Nanterre

Renouer avec la politique à travers la volonté « d’habiter poétiquement le monde » afin de recréer les conditions d’une autre communauté, est le projet qui transperce cette mise en scène. Alain Badiou écrit avec justesse : « Le poème est un point d’arrêt. Il arrête la langue sur elle-même, il interdit sa dilapidation dans le vaste commerce qu’est le monde. Contre l’obscénité du « tout voir », et « tout dire », et tout montrer, et tout sonder, et tout commenter, le poème est le gardien de la décence du dire[4] ». C’est exactement en ce sens que Vincent Macaigne développe sa poésie, en enfumant à l’aide de fumigènes l’espace de la salle, pour ne dévoiler que l’indicible, ce que seul un cri sait annoncer. Même le discours de Nicolas Sarkozy à Davos en janvier 2010[5], plagié volontairement à la lettre, semble être le discours d’un mouvement altermondialiste. La pièce refuse l’enfermement politique sans jamais faire l’erreur d’être apolitique.

Être libre, ne jamais se soustraire à la fuite possible, s’éparpiller sans se désorganiser. Entre une démocratie qui tourne au populisme et la monarchie qui s’essouffle dans l’autocratie, jamais aucun régime ne satisfait l’espace narratif de la pièce. La scène du débat politique où s’oppose l’ancien Conseiller Igor et ses ministres, sur fond de Diamonds de Rihanna montre l’infâme cruauté des « nouveaux chiens de garde », où intérêts politiques et intérêts financiers se corrompent devant le regard hagard et amusé du spectateur. Combien de fois les personnes chuchotèrent ce soir-là : « C’est bizarre, j’applaudis et j’éclate de rire, alors que rien n’est supportable et que rien ne devrait être risible ». Le public a ri, nous avons ri, là où les cris et les larmes s’entremêlent dans nos quotidiens. Il y a une certaine cruauté et « clinicité » dystopique dans l’écriture de Vincent Macaigne qui est transcrite à merveille dans les délires rationnels des personnages. La proximité avec les créations récentes de Sylvain Crezevault, à savoir Le Capital et son singe ou encore Angelus Nous – AntiFaust, créée en 2016 au Théâtre National de Strasbourg, est indéniable. Mais Vincent Macaigne n’use pas du stratagème littéraire : il tranche dans le vif, parle aujourd’hui — presque à la manière du Comité Invisible avec L’insurrection qui vient ou Maintenant. Son dernier film Pour le réconfort se situe dans le même effort poético-politique d’expurger, d’alléger le spectateur à la sortie de la salle. Dire sans détour, ne pas s’enfermer dans le symbolisme à outrance, ne jamais faire la leçon au public, simplement lui faire confiance. La salle debout et présente au bout des presque 4 heures de spectacle, prêt à rejoindre la scène pour partager une bière avec toute l’équipe, Vincent Macaigne tirant les ficelles, aux platines, comme un marionnettiste.

© Jonathan Daudey


Notes :

[1] Représentation unique le 16 février 2018, à la Filature à Mulhouse. Lien : http://www.lafilature.org/spectacle/je-suis-un-pays/

[2] Aristote, Poétique, 1449b28

[3] Jean Cocteau, Foyer artistes, 1947, p. 158

[4] Alain Badiou, Que pense le poème ?

[5] Nous reproduisons le passage est repris dans le spectacle : « Cette crise n’est pas seulement une crise mondiale. Cette crise, n’est pas une crise dans la mondialisation. Cette crise est une crise de la mondialisation. C’est notre vision du monde qui, à un moment donné, a été défaillante. C’est notre vision du monde qu’il nous faut donc corriger. Il n’y a pas de prospérité sans un système financier efficace, sans libre circulation des personnes et des marchandises, sans la concurrence qui remet en cause les rentes de situation. Mais la finance, le libre-échange, la concurrence, sont des moyens, ils ne sont pas des fins en soi. Ne confondons pas le moyen de faire et l’objectif que nous devons nous donner. La mondialisation a dérapé à partir du moment où il a été admis que le marché avait toujours raison sans condition, sans réserve et sans limite et aucune autre raison ne pouvait lui être opposée. Essayons de remonter à la source : ce sont les déséquilibres de l’économie mondiale qui ont nourri le développement de la finance globale. On a dérèglementé la finance pour pouvoir financer plus facilement les déficits de ceux qui consommaient trop avec les excédents de ceux qui ne consommaient pas assez. La perpétuation et l’accumulation des déséquilibres a été le moteur et la conséquence de la globalisation financière ». A lire dans son intégralité ici : http://discours.vie-publique.fr/notices/107000255.html

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