Philosophie

Au commencement de la philosophie était la médecine ou Nietzsche le présocratique

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Ça a débuté comme ça. Avec la philosophie. Et puis la médecine est apparue. Afin de pallier les lacunes de la philosophie, prétendument incapable de soigner et de guérir les maux des hommes, non seulement ceux de l’âme mais aussi du corps, la médecine est née. Il n’est aucunement question d’une médecine magique, mystique ou religieux, qui n’aurait rien pour faire trembler l’ « impérialisme philosophique[1] » qui anime l’Antiquité grecque. C’est la « médecine rationnelle[2] », médecine dite hippocratique, qui va tenter de se constituer comme le premier et le seul concurrent de la philosophie. Philosophe versus médecin. Historiquement, nous déterminons la naissance de la médecine telle qu’elle s’est développée jusqu’à nos jours à partir du travail médical développé par Hippocrate. Contemporain de Socrate et donc de la naissance de la philosophie, elle revendique elle aussi l’usage de la raison. Elle cherche ainsi à tenir un discours proprement rationnel. En auscultant la philosophie à l’aide de son stéthoscope, le médecin hippocratique cherche à désigner les pathologies dont souffre la si jeune philosophie de l’époque des Grecs. Au final, la médecine se déploie en premier lieu comme une branche de la philosophie : « médecine et philosophie sont sœurs ; l’une délivre l’âme des passions, l’autre enlève au corps les maladies[3] ».

Comment ne pas penser au philosophe-médecin attendu par Nietzsche dès les premiers pages de son Gai Savoir ? Néanmoins, pouvons-nous dire réellement qu’un philosophe comme Nietzsche s’inspire de la méthode ou du discours hippocratique ? Etant donné qu’il ne distingue pas une médecine de l’âmeet une médecine du corps, Nietzsche n’est pas un disciple faisant serment à Hippocrate. De plus, alors qu’Hippocrate cherche à faire de sa médecine une concurrente impitoyable pour la philosophie, Nietzsche fait de ses deux rivales deux sœurs jumelles inséparables et jamais rivales, tant sur le plan « scientifique » que « génétique ». Il y a pour lui comme une généalogiede la philosophie et de la médecine, et même si cette concurrence peut exister, c’est un rapport de forcequ’il faut mettre au service des hommes et de la vie.

Nietzsche privilégie les philosophes présocratiques, car c’est une culture grecque fondamentalement anti-idéaliste qui reconnait le primat du corps. Nietzsche écrit, avec un ton très solennel :

Pour le sort du peuple et de l’humanité, il est d’une importance décisive que la culture commence au bon endroit (et pas par l’âme comme voulait la funeste superstition des prêtres et des demi-prêtres) : le bon endroit, c’est le corps, l’apparence physique, le régime, la physiologie – et le reste suit de lui-même… C’est pourquoi les Grecs constituent toujours le premier événement capital dans la culture de l’humanité. Ils savaient – et ils faisaient -, ce qu’il fallait. Le christianisme qui méprisait le corps, a été jusqu’à présent le plus grand malheur de l’humanité.[4]

Hippocrate (gravure, XIXème siècle)

Une citation qui ne mériterait presque que d’être lue pour être comprise. Nietzsche rejette quasi radicalement la pensée chrétienne qui a modelé les consciences philosophiques après les Grecs, qui a dénigré le corps et tout ce qui s’y rapporte, à savoir plaisir, sensation, vie., par exemple. Envisager les philosophes sous l’angle de la vie, c’est penser la philosophie. Il ne peut pas considérer de véritable philosophie sans vie. Il affirme par cette phrase que « son idéal de constitution d’une véritable culture [doit être] [élaboré] à partir de la Grèce antique[5] ». Car, il est très clair que d’un point de vie historique, « le problème [que] Nietzsche aura […] c’est celui d’une régénération possible de la culture allemande et européenne qui doive nécessairement passer par la réappropriation, ou du moins, la compréhension, de la culture grecque[6] ». Comment redonner vigueur et force à une culture, à une civilisation qui souffre d’un essoufflement exponentiel ? Cette réappropriation prend les traits quasi christiques d’une résurrection de ces philosophes.  « Il n’y a rien à apprendredes Grecs – leur génie nous est trop étranger, il est également trop fluide pour avoir un effet impératif et « classique »[7] », il faut au contraire, et la tâche est bien loin d’être mince, révéler ces penseurs Grecs, comme nous révélerions une saveur dans un plat : Nietzsche se donne la mission d’être un exhausteurde cette philosophie, pour redonner du goût à la civilisation européenne. Le constat est simple : « Tous les systèmes philosophiques sont dépassés : les Grecs brillent d’un éclat plus grand que jamais, surtout les Grecs présocratiques[8] ».

Selon Nietzsche, un philosophe est un homme qui invente une première philosophie, comme les préplatoniciens ou présocratiques. Monique Dixsaut[9]montre que Nietzsche ne reconnaît – à tort ou à raison – une telle grandeur qu’aux philosophes précédents Platon. Une essence du philosophe ? Non : le concept de philosophie est bien trop large et englobe trop de monde – surtout n’importe qui. Nietzsche ne conçoit pas de type pur, mais destypes. L’exemple des présocratiques est pertinent dans la mesure où chaque philosophe présocratique incarne une participation propre au philosophe, à la philosophie ; autrement dit, ils donnent tous leur définition. La sensibilité philosophique, mais aussi culturelle ou artistique de Nietzsche « se nourrit précocement du monde grec comme d’un enjeu vital, une confrontation avec une autre façon de vivre et de penser[10] ». Observons que Nietzsche fait une fois de plus preuve de clairvoyance à propos des Grecs en reconnaissant aussi leurs faiblesses, leurs lacunes. Tous les présocratiques sont bons à (com)prendre, qu’importe leurs visages, leurs défauts et les folies parfois mystiques dans lesquelles ils peuvent s’engager. Puisque Nietzsche a « besoin des boîtes d‘onguent et des fioles de médecine de tousles philosophes antiques[11] », il est évident que dans son œuvre, le regard intransigeant et complaisant qu’il pose sur cette équipe philosophique démontre que « la grandeur du passé rachète l’humanité, aujourd’hui et demain[12] ». Nous repérons évidemment que Nietzsche utilise le vocabulaire se rapportant au champ sémantique de la médecine, et c’est là la force de cette réactivation de la pensée présocratique. Qu’importe qu’il ait ou non parlé de médecine, de santé, de maladie comme Hippocrate, ils étaient déjà des philosophes etmédecins avant l’heure – avant Nietzsche. Par exemple, Nietzsche peut applaudir un philosophe grec comme Démocrite qui « cherche la philosophie éthique dans la physique, et jusque dans la médecine[13] ». Au final, si Nietzsche peut considérer que les Grecs étaient en « bonne santé » c’est grâce à leur façon de vivre la philosophie. Giorgio Colli « félicite » Nietzsche pour cette découverte de la pensée préplatonicienne :

Le plus grand mérite de Nietzsche, à l’égard de la sagesse pré-socratique, est d’avoir deviné le premier qu’elle était le sommet de la pensée grecque. Nietzsche reconnut la stature de ces hommes[14]

Monique Dixsaut

Il n’hésite en aucun cas à établir l’idée selon laquelle « les Grecs aussi se présentent comme décadents, mais il y a du bon[15] ». Qu’ont-ils de si bonsen dépit de leur décadence en germe ? Malcolm Pasley remarque à cet égard « que comme terme général d’approbation pour le mode de vie grec (présocratique), Nietzsche est beaucoup plus enclin que ses prédécesseurs romantiques à choisir le mot « santé ». [ … ] Il affirme que les Grecs, « ceux vraiment en santé » [die wahrhaft Gensunden], fournissent l’autorité suprême pour ce qui est d’être appelé « en bonne santé » dans un peuple[16] ». Ces prédécesseurs philosophiques dits « romantiques » sont, comme Nietzsche, dans une tentative de réappropriation de la culture grecque, à la différence que la question de leur santé civilisationnelle ne les intéresse pas réellement. Nietzsche n’hésite pas à affirmer que les Grecs présocratiques sont de loin ceux qui possédaient une meilleure santé que les autres peuples du monde jusqu’à nos jours. Il considère avec force qu’ « il y a dans Héraclite, Empédocle, Parménide, Anaxagore, Démocrite plus à admirer, ils sont plus pleins[17] ». Leur « plénitude » se situe sur de nombreux plans, puisqu’ils sont pleins de philosophie, de passion pour la vie, jamais avare de plaisirs, et surtout des incarnations pleines et intégrales de leur corps. La pensée du corps chez les présocratiques refait son apparition car Nietzsche prend sa source dans leur conception de la chair comme fondement et origine de toute connaissance, de vie et de vérité. Pasley dégage en trois points fondamentaux ce que Nietzsche extrait de ces Grecs :

Tout d’abord, il a refusé d’associer les Grecs avec l’idée d’une certaine pureté morale originale, préservée (restée naturelle) d’humanité, une idée qu’il a emphatiquement rejetée : « en bonne santé », dans la mesure où le terme a à peine apporté des connotations morales avec cela, était au moins approprié sur ce point. Mais, dans un second temps, il a tourné le dos à l’idée selon laquelle l’attitude grecque face à la vie était sereine et sans nuages, soutenant au contraire qu’ils étaient uniquement enclins à la souffrance mentale et profondément dans le besoin de consolation artistique et philosophique […] ; et troisièmement, il a été convaincu que leurs grands accomplissements n’étaient aucunement le produit d’une croissance facile et  d’un développement indolore, mais bien plutôt le résultat de lutte intensément énergique et de la compétition. Autrement dit, ils n’étaient pas « le peuple en harmonie », mais le peuple d’une vigueur supérieure.[18]

Ce passage décrit très clairement ce que Nietzsche découvre chez les penseurs préplatoniciens, notamment en ce qui concerne l’absence d’obsession pour la morale ; chez eux, la morale n’est pas encore venue ni entacher ni détruire leurs multiples philosophies. Ainsi, il faut dire que les penseurs Grecs se situaient par-delà les notions de bienet de mal, mais étaient plutôt des défenseurs de la distinction/relation entre le bon et le mauvais, se rapportant immédiatement à l’idée d’une santéchez les présocratiques. Toutefois, comme nous le mentionnons rapidement plus haut, Nietzsche sait pertinemment que les Grecs n’étaient pas un peuple paisible ou idyllique, et qu’ils plongeaient le plus souvent dans le besoin de consolationpour résister et surmonter leurs souffrances. Or, ces souffrances ne sont pas perçues par Nietzsche en tant qu’obstacles mais bien plutôt comme des moyens de renforcer le combat contre les différents « virus ». Ainsi, Nietzsche emprunte aux philosophes préplatoniciens l’idée selon laquelle la santé n’est pas une question d’harmonie: la santé représente l’expression d’une vigueur plus haute, supérieure – surhumaine…

© Jonathan Daudey

Notes :

[1]Pellegrin, Pierre. « Médecine hippocratique et philosophie », in Hippocrate. De l’art médicale, p. 39

[2]Pellegrin, Pierre. « Médecine hippocratique et philosophie », in Hippocrate. De l’art médicale, p. 16

[3]Démocrite à Hippocrate. Lettres, Littré IX, 395. Repris dans Pellegrin, Pierre. « Médecine hippocratique et philosophie », in Hippocrate. De l’art médicale,Introduction, p. 15

[4]Nietzsche, Friedrich. Considérations Inactuelles, « Divagation d’un inactuel », §47

[5]Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 123 : « His ideal of what might constitute[…] a true culturewas drawn from ancient Greece. ». Toutes les traductions qui suivent de ce texte de Malcolm Pasley sont personnelles, étant donné qu’aucune version française n’existe.

[6]Astor, Dorian. Nietzsche, p. 43

[7]Nietzsche, Friedrich. Le crépuscule des idoles, p. 147

[8]Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes X, 26[43], p. 182

[9]Dixsaut, Monique. Nietzsche. Par-delà les antinomies, p. 97-99. Nous retrouvons une analyse identique quand Paolo D’Iorio écrit : « Les préplatoniciens, aux yeux de Nietzsche, étaient les véritables incarnations de toutes les formes possibles de la pensée philosophique ; mais c’étaient les concepts contemporains qui apportaient la lumière nécessaire pour éclairer les vestiges de la pensée grecque » (« La naissance de la philosophie enfantée par l’esprit scientifique », in Nietzsche, Friedrich. Les philosophes préplatoniciens, p. 14).

[10]Astor, Dorian. Nietzsche, p. 44

[11]Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes 1878-1879, 28[41], p. 322

[12]Colli, Giorgio. Nietzsche. Cahiers posthumes III, p. 45

[13]Astor, Dorian. Nietzsche, p. 87

[14]Colli, Giorgio. Après Nietzsche, p. 119

[15]Colli, Giorgio. Nietzsche. Cahiers posthumes III, p. 31

[16]Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 124 : « We notice, however, that as a general term of approval for the (pre-Soratic) Greek way of life, Nietzsche is far more inclined than his Romantic predecessors to choose the word « healthy ». […] he asserts that the Greeks, as the ‘truly healthy ones’ [die wahrhaft Gensunden], provide the supreme authority for what is to be called healthy in a people. »

[17]Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumesX, 26[3], p. 173

[18]Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 124 : « First of all, he refused to associate the Greeks with the idea some original, unspoiled moral purity of mankind, an idea which he emphatically rejected : ‘healthy’, in so far as the term scarcely brought moral connotations along with it, was at least suitable on that score. But second, he turned his back on the notion that the Greek attitude to life was serene and unclouded [‘heiter’], holding on the contrary that they were uniquely prone to mental suffering and deeply in need of artistic and philosophical consolation […] ; and third, he was convinced that their great achievements were no products of easy growth and painless development but rather the outcome of intensely energetic struggle and competition. In other words, they were not the ‘people of harmony’ after all, but the people of superlative vigour. »

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Une réflexion sur “Au commencement de la philosophie était la médecine ou Nietzsche le présocratique

  1. La médecine chinoise est une médecine dont l’élaboration est généralement datée de 1250 ans av. J.-C. Dans le premier traité de médecine chinoise connu (le Huangdi Nei Jing), attribué à l’Empereur Jaune, on trouve par exemple la description de cinq organes (nommés Wu Zang) et des six entrailles (nommées Liu Fu) accompagnée de schémas.
    L’existence de cet empereur jaune (28 e s avant JC) est mythique et on considère que l’ouvrage aurait pu être compilé durant la période couvrant les Royaumes combattants (-500 à -220) et la dynastie Han (-206 à +220).

    Hippocrate est né en -460 et mort en -477

    Juste pour ouvrir le cercle de pensée européeno-centré … J’ en ai un peu marre que nous oublions tant de monde pour réfléchir.

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