Philosophie/Postérité philosophique de Proudhon

Postérité philosophique de Proudhon | L’antinomie comme loi de la pensée

Portrait de Proudhon par Gustave Courbet

Portrait de Proudhon par Gustave Courbet

La dialectique sérielle

Grand lecteur de Kant [39], Proudhon partage avec le philosophe allemand l’intuition que la connaissance est toujours phénoménale. Mais la réalité phénoménale donne souvent l’apparence d’une grande confusion. Comment alors créer l’ordre à partir de cette variété ? D’après Proudhon [40] , deux l’histoire de la philosophie comprend deux directions principales: la première, adoptée par Fichte, Schelling, Hegel -les idéalistes allemands- considère les antinomies comme des anomalies, et cherche à tout prix à les dépasser, les résoudre, tandis que la seconde, dont il s’estime un des meilleurs représentants, affirme la positivité des termes, et les maintient comme tels. Une méthode appropriée de saisie de ce réel positif est bien de rigueur toutefois. Pour élaborer cette méthode, Proudhon part d’une étude approfondie des phénomènes sociaux, qu’il confronte à ses lectures de Kant, Hegel et Fourier. Il ne s’agit plus de synthèse du divers au sein de concepts, ni de dépassement des contradictions -sur le modèle de l’Aufhebung hegelienne, mais d’analyse du réel. Proudhon estime que les forces collectives pourraient, en maîtrisant et sélectionnant leurs antagonismes, générer un ordre immanent qui permettrait le maximum de puissance et donc de liberté. Créer de l’ordre, c’est sérier les phénomènes : « La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir, c’est être ; de même que se confondre et s’absorber, c’est se perdre. » [41]

Les phénomènes ne sont alors plus juxtaposés mais se découvrent obéir à une logique de développement interne. Proudhon voit dans cette inflexion ce qu’il nomme la dialectique sérielle. Jorge Cagiao y Conde [42]  explique qu’il s’agit bien là d’une vision philosophique et non juridiquedu social : en effet, pour le juriste, l’antinomie n’est pas acceptable, car la loi qui prévaut est celle de la non-contradiction. Cependant, pour penser le social, la logique n’a pas de poids. Gabriel Tarde, philosophe et sociologue français (1843-1904), bien qu’il ne succède pas explicitement à Proudhon, demeure pénétré par cette idée. Le parallèle entre Tarde et la dialectique sérielle est suggéré par Daniel Colson [43]. Ce dernier rappelle une formule d’un commentateur, René Scherer, selon lequel Tarde n’a de cesse d’affirmer et construire « d’insolubles antinomies simultanées et fécondes » [44].

Mais comment tout cela a-t-il pu périr ou pourra-t-il périr ? Comment, s’il n’y a dans l’univers que des lois réputées immuables et toutes-puissantes, visant à des équilibres stables, et une substance réputée homogène sur laquelle s’exercent ces lois, comment l’action de ces lois sur cette substance peut-elle produire cette magnifique floraison de variétés qui rajeunissent à chaque heure l’univers et cette série de révolutions inattendues qui le transfigurent ? […] De l’hymen du monotone et de l’homogène que peut-il naître si ce n’est l’ennui ? Si tout vient de l’identité et si tout y vise et y va, quelle est la source de ce fleuve de variété qui nous éblouit ? Soyons-en certains, le fond des choses n’est pas si pauvre, si terne, si décoloré qu’on le suppose. [45]

La fécondité des antinomies est bien le point sur lequel Proudhon insiste lui aussi : elles sont productrices de sens et non négatrices. Pour Jorge Cagiao y Conde, l’opposition est un « caillou dans la chaussure » [46], certes inconfortable d’abord mais qui pousse à la réflexion et à l’action.

La diremption

La philosophie proudhonienne de l’antinomie est également reprise à son compte par Georges Sorel : elle lui permet de faire tenir ensemble des attitudes ou idées opposées. Ces oppositions deviennent dans la pensée de Sorel de véritables puissances, ce que Jean-Pierre Faye nomme des « éclateurs idéologiques » [47]. Dans une lettre de janvier 1913 adressée à son ami Édouard Berth [48], Sorel détaille sa méthode de la diremption. Elle permet de décomposer la société, d’analyser les faits sociaux  indépendamment  les  uns  des  autres,  en  les  abstrayant  du  contexte  dans  lequel  ils s’inscrivent. Par la diremption, précise Sorel dans les Matériaux d’une théorie du prolétariat [49], on acquiert une « connaissance symbolique » du « chaos des phénomènes sociaux ». Cette méthode peut être utilisée dans ce que Sorel nomme la « philosophie sociale ».

La conception  pluraliste est ainsi sous-jacente dans  les méthodes  proudhonienne et sorélienne d’investigation de la société. C’est parce la pluralité est une donnée structurelle de cette dernière qu’il faut refuser de la synthétiser en un bloc absolu, et ce refus doit déterminer la sphère politique et le projet d’organisation sociale dans son ensemble.

Une fois ces méthodes appliquées, l’unité est définitivement rompue, ou, plus précisément, elle est dévoilée comme une construction.

Contre une synthèse utopique

Thomas More

Thomas More

Le recours à une méthode précise permet par extension de concevoir le socialisme de Proudhon et Sorel comme un « socialisme scientifique », opposé au « socialisme utopique » de Saint-Simon ou Fourier. Pour Sorel, il est en effet important d’ « éliminer les ferments d’utopie qui existent dans le socialisme à chaque étape de son développement. » [50] Le marxisme en lui-même est utopique, puisqu’il souhaite le passage de la forme scientifique élaborée par Marx à la forme normative. Toute utopie est pour Sorel autoritariste, car moniste : elle s’élabore dans ce que Jacques Julliard nomme une « nostalgie de l’unité » [51]. Or, Georges Sorel estime qu’« on ne saurait ramener l’histoire à une unité illusoire » [52]. L’organisation sociale utopique fonctionne selon un tel désir unitaire. Chez More, Utopia est une île, espace clos et autarcique. Même dans les expressions plus pragmatistes, comme les phalanstères fouriéristes, le principe de clôture demeure. L’optimisme jaurésien hérite directement  de  cette  conception :  Jacques  Julliard  décrit  sa  pensée  comme  « agglutinante » [53]. Georges Sorel, lorsqu’il dénonce la fermeture conceptuelle, est très proche de Proudhon, et en particulier de sa conception de la démocratie. Proudhon se prononce toujours en défaveur des institutions où cette dernière tient siège. Il n’est qu’à  lire la critique acerbe qu’il fait de l’Assemblée :

Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle Assemblée nationale pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent. [54]

Parler d’isoloir n’est pas anodin. Ce que Proudhon révoque est la sclérose des institutions.

La démocratie doit être « démopédie », expérimentée hors-les-murs, de même que l’art est plus saisissant lorsqu’il est in situ, lorsqu’il sort du carcan muséal, ou que l’éducation est plus roborative lorsqu’elle est décloisonnée. Toutes les diatribes anti-démocratiques de Proudhon ou Sorel visent celles-ci comme unification, ou centralisation. Pour Proudhon, la centralisation dégrade la démocratie autant que les esprits. L’unité est proprement aliénante. Une citation bien connue de Pascal, fragment auquel Proudhon fait de nombreuses références dans son œuvre, permet de comprendre le rapport qu’il entretient à la centralisation : pour Pascal, « le centre est partout et la circonférence  nulle  part. » [55] La  structure  fédérale,  que  Proudhon  imagine  dans  son  projet d’organisation sociale, ferait disparaître le centralisme, au profit de réseaux, à centres multiples.

Chez Sorel, la critique de la centralisation va plus loin encore. En un sens, même le fédéralisme est considéré par ce dernier comme centralisateur. Patrice Rolland [56] estime que son rejet de l’unité s’exprime politiquement dans deux directions principales: la première charge vise l’unité gouvernementale, la deuxième l’unité syndicale. Il serait regrettable que, sous prétexte de détruire la première, et en développant le fédéralisme, on en arrive à la seconde unification. Georges Sorel place tous ses espoirs dans les Bourses du Travail, que Fernand Pelloutier a créé en se souvenant du proudhonisme, et de l’une de ses devises : s’habituer de plus en plus à vivre et à agir en dehors de l’État. Mais dans la préface qu’il consacre au livre de Pelloutier [57], Sorel l’admet : il faudra un sentiment révolutionnaire vif chez les travailleurs pour que cette fédération n’en vienne pas à former une nouvelle unité gouvernementale.

Entre alors en jeu une conception de l’individu comme apte à générer un nouvel ordre social. La société est pensée par Proudhon sur un modèle physiologique : c’est par la circulation des fluides ou des monnaies qu’une société équilibrée s’établit.

Toutes les maladies qui affectent le corps social peuvent se rapporter à une cessation, à un trouble de la fonction circulatoire. La circulation est nulle. Voilà la crise … [58]

Le sentiment obéit à une logique similaire : il faut qu’il se transmette, dans la chaîne des rapports sociaux. Le solipsisme est une position que Proudhon n’envisage même pas. Sa philosophie montre en permanence un optimisme, une « joie commune des possibles » [59].

© Elise Tourte

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39  Il est « l’un des auteurs les plus fréquemment cités dans ses ouvrages » pour P. HAUBTMANN, Proudhon, Marx et la pensée allemande.

40  P.-J. PROUDHON, De la création de l’ordre dans l’humanité, p.262.

41  P.J. PROUDHON, De la capacité politique des classes ouvrières, p.237.

42  J. CAGIAO Y CONDE, Article « Antinomie », C.GAILLARD, G. NAVET (dir.), Dictionnaire Proudhon, p. 28.

43  D. COLSON, Petit lexique philosophique de l’anarchisme, article « Dialectique sérielle », p.78 sq.

44  R. SCHERER, « Homo ludens des stratégies vitales », préface de G. TARDE, La logique sociale.

45  G. TARDE, Monadologie et sociologie, p.80.

46  G. CAGIAO Y CONDE, Article « Antinomie », C.GAILLARD, G. NAVET (dir.), Op.cit., p.35.

47  J.-P. FAYE, Langages totalitaires, p.9

48  G. SOREL, Lettre à Édouard Berth, s.d. [janvier 1913], Cahiers du Cercle Proudhon, 5-6, septembre-décembre 1913, p.264, citée par W. GIANINAZZI, Naissance du mythe moderne, Georges Sorel et la crise de la pensée savante, p.159.

49  G. SOREL, Matériaux d’une théorie du prolétariat, pp.6-7.

50  G. SOREL, « Y-a-t-il de l’utopie dans le marxisme ? », Revue de métaphysique et de morale, mars 1899, p.166-167

51  Introduction de J. JULLIARD, dans J. JULLIARD, S. SAND (dir.), Op.cit., p.23

52  G. SOREL, Les illusions du progrès, p.258.

53  Introduction de J. JULLIARD, Op.cit., p.28.

54  P.J. PROUDHON, Les Confessions d’un révolutionnaire.

55  PASCAL, Pensées, fragment 185.

56  P. ROLLAND, « La référence proudhonienne chez Georges Sorel », Cahiers Georges Sorel, N°7, 1989.

57  Préface de G. SOREL, dans F. PELLOUTIER, Histoire des Bourses du travail.

58  P.-J. PROUDHON, Programme révolutionnaire de juin 1848, cité par R. DAMIEN, « Proudhon et les chemins de fer », Médium 1/2004 (N°1), pp.88-97, p.89.

59  R. DAMIEN, « Proudhon, transport ferroviaire et ordre politique. Une pensée philosophique des réseaux », D. PARRIOCHA (dir.), Penser les réseaux, p.223.

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3 réflexions sur “Postérité philosophique de Proudhon | L’antinomie comme loi de la pensée

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