Lectures/Philosophie

Secrète blessure | « Circonfession » de Jacques Derrida

Jacques Derrida

Jacques Derrida

"Jacques Derrida", par Geoffrey Bennington et Jacques Derrida

« Jacques Derrida », par Geoffrey Bennington et Jacques Derrida

Ceci n’est pas un livre de philosophie.

L’intégralité de Circonfession se lit dans la marge inférieure d’un autre texte, la Derridabase[1], index à 31 entrées que Geoffrey Bennington consacre au philosophe. La forme est surprenante, et se revendique comme telle : Derrida espère mettre en défaut la consignation exhaustive de son œuvre, en produisant un nouveau flux, qui ne puisse s’y réduire. Et c’est bien de flux qu’il s’agit ici. En 59 périodes (cinquante-neuf correspondant à son âge au moment de la rédaction), l’auteur de Glas « expuls[e] [son] sang au dehors »[2]. Chaque période se constitue autour d’une phrase unique, qui enfle comme une veine jusqu’au point de rupture.

Le texte adopte une exigence supplémentaire du fait de l’outil utilisé par Derrida : la machine, un Macintosh, avec un logiciel de traitement de texte qui avertit du moment où l’on dépasse le nombre de signes requis, au bout de vingt-cinq lignes : « plus un signe après l’avertissement : commande contre commande »[3]. A cette contrainte, le philosophe se soumet comme à une sorte de loi intérieure.

Le monologue intérieur est motivé par l’urgence, urgence de tout dire. Mais l’enjeu n’est pas de tout dire avant qu’il ne soit trop tard. Il est toujours déjà trop tard en un sens. Cette structure du retard est d’ailleurs une spécificité de la confession. Lorsqu’on confesse, on espère arrêter le temps. Me voilà tel que je suis, en un instant t. Mais qui confessera la faute de la confession, l’espoir indu de se soulager par l’aveu ? A ce retard, à cette différance, Lyotard donne un écho dans La confession d’Augustin. D’après lui, la confession étend encore la distentio qui sépare le sujet de sa vie, la multiplie : « ce retard, le temps de la confession, de l’écrire et de la proclamer ne fait que l’allonger »[4].

Derrida se définit comme le « dernier des eschatologiques » : « j’ai à ce jour avant tout vécu, joui, pleuré, prié, souffert comme à la dernière seconde, dans l’imminence de la fin en flash back »[5]. A cette conscience aigüe de la fin à venir et déjà venue, le philosophe adjoint le sentiment que la confession n’y peut rien ; elle échoue à dire le vrai, elle ne touche pas à cette « vérité qui apaise et rassure »[6]. C’est sans doute de cet échec même qu’il faudrait se confesser.

Circum-fession, c’est tourner autour, rester dans la péri-phérie, la péri-phrase. Pour Derrida, la confession joue toujours avec l’authenticité, s’en approche et s’en éloigne sans cesse, dans une sorte de danse de la séduction. Avec l’espoir de devenir soi dans la dispersion : « je voudrais me rassembler dans le cercle du cum, le cirque du circum »[7].

C’est peut-être pour adopter ce mouvement derridien de tourner-autour que nous avons omis jusqu’ici de préciser la nature des fautes confessées. L’essentiel de Circonfession s’articule autour de la sénilité de la mère, Esther, et de la menace de sa mort : « je confesse ma mère »[8].

Comment dire cette présence honteuse ? Comment penser l’aliénation de celle qui nous a enfanté ? Derrida reprend une des phrases chargées de sens prononcées par Esther dans son délire : « j’ai mal à ma mère », et la fait sienne[9].

La culpabilité qui envenime chacune des coulées de sang de cette confession, c’est celle de souhaiter la disparition : « la sourde agressivité coupable du « jusqu’à quand ? », « qu’est-ce qu’elle attend ? », dont chacun s’accuse en demandant pardon à elle, à Dieu »[10]

De surcroît, Derrida se demande si l’écriture elle-même n’est pas un meurtre de la mère, qui l’ « enseveli[t] sous le mot, et la pleure ès lettres »[11]

Ce qui déclenche la saignée est la circoncision. Le judaïsme ne connaît pas le sacrement de la confession, mais la coupure du prépuce sur le sexe du petit garçon, est un geste assez similaire pour Derrida. Trauma qu’il se veut ici, plus ou moins consciemment, reproduire : « l’envie insupportable, la jouissance que je suis, moi-même et rien d’autre, d’arracher la pousse pour la jeter au loin, faire passer entre elle et ma peau la fine lame d’un couteau d’écriture »[12]

"Cryptes de Derrida", Jacob Rogozinski

« Cryptes de Derrida », Jacob Rogozinski

Est-il besoin de signaler que l’œuvre s’écrit sous l’emprise et dans l’héritage d’un autre confessé célèbre, Saint-Augustin ? Celui-ci s’infiltre au cœur des périodes, par des citations en latin qui scindent les phrases en certains points. Un mot écrit par Derrida appelle une formule des Confessions, qui est de suite invoquée. Il ne s’agit pas d’interpréter mais de lier les deux paroles, en en signalant les proximités, notamment autour de cette figure maternelle, également centrale chez Augustin.

Au sein de l’œuvre d’emblée marginale de Derrida, toujours tentée par les limites, ce livre l’est encore plus. La profession de foi rappelle ce mot de Nietzsche, selon lequel toute grande philosophie est « la confession de son auteur, une sorte de mémoires involontaires et insensibles »[13]. Pas d’insensibilité pour Derrida. Il faut laisser son empreinte, faire des taches.

Faire œuvre de vérité, c’est comprendre que cette dernière contient en elle-même une part de non-vérité, de dissimulation. Dans le chapitre de son essai Cryptes de Derrida consacré à cette problématique, Jacob Rogozinski définit ce chiasme en ces termes : « Sous ce nom de chiasme, je désigne ici la co-appartenance de la vérité et de la non-vérité, leur nouage dissymétrique, qui implique à la fois un croisement (leur devenir-indécidable) et un écart (l’ouverture de leur différence).»[14]

© Elise Tourte

[1] G. Bennington, Jacques Derrida, Paris : Le Seuil, 1991.

[2] J. Derrida, Circonfession, in G. Bennington, Op.cit., p.18.

[3] Ibid., p.39.

[4] J.-F. Lyotard, La confession d’Augustin, p.80.

[5] J. Derrida, Op.cit., p.71.

[6] Ibid., p.116.

[7] Ibid., p.166.

[8] Ibid., p.128.

[9] Ibid., p.28.

[10] Ibid., p.174.

[11] Ibid., p.219.

[12] Ibid., p.204.

[13] F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, §6.

[14] J. Rogozinski, Cryptes de Derrida, p.133.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s