Critique de la philosophie politique du libéralisme/Philosophie

Critique de la philosophie politique du libéralisme | Le Contrat Social versus le Traité du gouvernement civil

Poursuivons notre jeu en convoquant John à la barre des accusés. Attention John à la guillotine !

La présente réflexion part d’une lecture du Traité du gouvernement civil de John Locke. Elle se donne comme point de départ une tentative de compréhension des principales idées constitutives de la philosophie politique de John Locke, et comme point d’arrivée une critique de ces idées.

La philosophie politique de John Locke a pour finalité de constituer un ordre politique qui mette à l’abri l’individu, d’une part de l’état de nature entre les individus ou de la menace possible et inquiétante que représente l’autre individu et même l’autre citoyen, et d’autre part du pouvoir absolu de l’Etat source d’insécurité et de privation possible des propriétés. Nous tenterons de montrer que la première intention est proprement au fondement de la conception libérale bourgeoise de la société et qu’elle suppose une conception de la société et des hommes qui nous paraît fort critiquable ; puis nous tenterons de montrer que si la deuxième intention est, dans son fond, légitime, ce qu’elle implique du point de vue de la conception de l’Etat et du citoyen pose problème.

John Locke, à partir d'une gravure en couleur de Godfrey Kneller

John Locke, à partir d’une gravure en couleur de Godfrey Kneller

Chez Locke, l’individu est conçu comme un être atomique, indépendant, voire abstrait, dont le but naturel est de jouir de ses propriétés et de se défendre contre les autres. C’est ainsi qu’est la nature humaine, et l’individu ne ferait que suivre les lois de la nature : préserver sa vie, sa liberté et ses propriétés ; mettre tous les moyens possibles pour y parvenir en usant d’une raison pragmatique ; avoir le droit de punir et de tuer tous ceux qui enfreignent les properties. En ce sens, les hommes sont entre eux naturellement des menaces. C’est bien cela le fondement de la pensée politique de John Locke, et elle reprend sur ce point la thèse de Thomas Hobbes. Il faut mettre l’individu à l’abri de l’insécurité naturelle et de l’insécurité politique (une fois entré en société).

John Locke insiste lourdement sur la propriété. Il entend par propriété un ensemble de possessions naturelles inaliénables que nous pouvons classer de la manière suivante : 1) les propriétés métaphysiques : la vie, la liberté (le droit d’agir comme il entend), la raison (comme instrument d’action) et la force (en particulier la force de punition ou de défense et la force de travail) ; deuxièmement, les propriétés qui sont en continuité avec ses premières car elles sont fondées sur elles : tout ce qui est approprié par la force de travail, la propriété privée, les biens, les richesses, etc., autrement dit l’ensemble des possessions matérielles qui deviennent des propriétés inaliénables dans la mesure où elles ne sont que l’extension des propriétés métaphysiques, et cette continuité posée par Locke suffit à légitimer les propriétés économiques comme relevant d’un droit inaliénable puisqu’elles ne sont que l’extension légitime de propriétés métaphysiques considérées comme un absolu naturel. Le droit métaphysique ou naturel des propriétés métaphysiques recouvre ainsi la propriété privée de la même légitimité absolue.

Le but de l’homme n’est autre que de jouir individuellement de l’ensemble des propriétés listées ci-dessus. Les autres hommes sont d’un point de vue abstrait et théorique soit d’autres individus isolés et indépendants pris par la même obsession de jouir individuellement, soit des menaces directes à la jouissance de ces propriétés. Et s’il existe des contrats entre les hommes dans la société, ces contrats n’ont de sens que dans cette seule perspective, permettre la jouissance individuelle des individus dans une sorte d’échange d’intérêts particuliers égoïstes. Il n’est jamais fait mention de collectivité, si ce n’est en ce sens ; de solidarité ; d’égalité si ce n’est dans le sens d’éviter le pouvoir absolu d’un homme ou d’un Etat ; de collectivité, etc. Et si le bien commun est un mot à quelques endroits prononcé par Locke, c’est uniquement dans le but de le ramener à la conception individualisante et égoïste des citoyens qui la composent.

Two Treatises of Government, par John Locke

Two Treatises of Government, par John Locke

Cette conception porte un nom : c’est une conception libérale. Cette conception, fondée sur le principe de la propriété individuelle et de sa jouissance égoïste et atomique, pointe deux sources d’insécurité : le pouvoir de l’Etat et la menace d’autrui. Nous allons nous attarder sur le premier type de menaces en montrant que, finalement, c’est la seule chose à retenir de la philosophie politique de John Locke, et encore en nuançant sa mise en pratique. Le principe visé ici s’exprime dans la pensée de Locke par la critique du pouvoir absolu qui, à son époque, prend le titre de monarchie absolue. Il dit que le pouvoir absolu ne relève finalement que de l’état de nature dans la mesure où il représente la domination par la force d’un individu ou d’un groupe d’individus sur l’ensemble des autres citoyens, une prise violente et tyrannique des propriétés des autres individus. Il est clair que cette critique est tout à fait pertinente et que nous devons la retenir en tant que telle. Mais, il est clair aussi qu’elle est déterminée par son contexte historique dominé par l’opposition grandissante entre le pouvoir monarchique et la montée de la classe bourgeoise née du commerce internationale et de la colonisation (dont Locke est l’un des principaux représentants philosophiques lui qui participa directement à des entreprises et des institutions de type colonial, dont la traite des noirs d’Afrique). De ce point de vue, la conception générale de John Locke s’appuie sur une expérience personnelle, et pour ainsi subjective ou de classe. Néanmoins, ce dernier argument n’a pas une prise radicale sur la pensée politique de Locke puisque tout penseur est en quelque sorte confronté à la même difficulté. Du moins, devons-nous relever ce fait : sa description théorique vise en particulier un certain régime et cherche à favoriser, à l’encontre de ce dernier, une certaine classe d’hommes.

La critique de John Locke consiste donc à affirmer que l’Etat doit obéir à un certain nombre de principes contenus dans les lois de nature : sa finalité se limite donc à rendre possible la jouissance des propriétés individuelles, en échange de quoi le propriétaire accepte une limitation de son indépendance (comme dirait Rousseau) naturelle et individuelle et un dépouillement de sa force de jugement et de punition des conflits et des différends sans quoi la société civile n’est pas possible. Voilà tout. C’est précisément ce deuxième point proprement libéral qui est problématique. En effet, nous pouvons accorder sans difficultés majeures l’idée que le pouvoir doit être limité par le respect de certains droits, droits du citoyen et de l’individu, mais accorder de la même manière que la seule finalité de l’Etat est de permettre de jouir de ses propriétés privées en toute sécurité, voilà une conception libérale bourgeoise, celle-là même qui domine aujourd’hui, qui n’est pas sans menace pour la cohésion sociale et pour la notion même de démocratie qui ne peut faire fi, semble-t-il, à côté du principe de sécurité et de liberté, des principes de solidarité, de bien commun, d’intérêt général, toutes choses qui ne peuvent trouver leur origine dans une mécanique aveugle de la recherche de la jouissance individuelle et égoïste. Et, nous voyons où cela nous mène, quand un tel principe de jouissance individuelle devient par la force de certains intérêts particuliers le droit de jouir sans limites aucunes. Et si le principe de jouissance individuelle, légitime à son origine, se transforme si facilement en droit de jouissance illimitée, c’est parce qu’il est le seul principe posé au fondement de la société politique libérale et de l’Etat libéral. Il ne faut donc pas s’étonner qu’un tel principe politique, dont l’apparence est vertueuse, se transforme bon gré mal gré en un principe justifiant une société capitaliste sauvage, puisque voué à lui-même ce principe ne peut créer une société juste.

Et c’est à l’aune de cette critique qu’il faut lire le fameux principe d’aliénation de soi dans le Contrat social de Rousseau. Ce principe est là pour garantir la supériorité de l’intérêt commun sur l’intérêt particulier, garantir la supériorité de l’égalité sur les inégalités soit disant naturelles (point radicalement contesté par Rousseau), garantir la supériorité du citoyen sur l’individu indépendant. Locke fonde l’inégalité sociale et économique sur une prétendue supériorité naturelle, telle est la conséquence de son principe d’appropriation sans limites, ce que Rousseau récuse en montrant que les inégalités sont arbitraires et conventionnelles, qu’elles naissent, au fond, davantage des acquis sociaux que d’une quelconque supériorité innée. C’est quand même du bon sens, non ?

© Philarété


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3 réflexions sur “Critique de la philosophie politique du libéralisme | Le Contrat Social versus le Traité du gouvernement civil

  1. Une philosophe fidèle à la doctrine de la réalité des universels est aujourd’hui quasi impensable ; mais on est constamment confrontés à des textes que nous parlent « d’état », de « partis », de « société », du « pouvoir des banlieues », et d’autres innumérables réifications. Prendre au sérieux ceux que semblent confondre comme des « réalités en soi » ce qui est de l’ordre des idées et des abstractions, attitudes résultantes et comportements généralisés, et qui, en plus, se présentent comme des docteurs spécialistes de ces « réalités » (« hommes d’état », « sociologues »…) demande de soutenues dérives psychologiques et cognitives pour percer ces nuées a la recherche des élysées où s’échange ces déroutantes et, on dois le dire, dégradantes confabulations.
    Peut-être, pourrait-on évoquer un statu quo comme un puzzle dont la seule vérité serait cette dégénérescence que nous sommes devenus ; pourtant, pas « d’états », pas « de sociétés », pas de mirages, mais, simplement, la réalité : nos contributions personnelles à cet état d’être malade et rusé qui, essentiellement, écarte l’humanité de sa plus belle et noble direction.
    Certainement tous les « élus » en profitent ; comme des recéleurs ils distribuent des fonctions, des contrats, des subventions, concessions et garanties à leurs protégés anxieux d’arriver aussi aux hautes crêtes de la pyramide. Une anecdote-devinette que circulait dans les années soixante-dix (les années des « anti- ») comparait les névrotiques, les psychotiques et les psychiatres ; quelles sont les différences ? Les névrotiques construisent des châteaux dans l’air ; les psychotiques vivent dans ces châteaux ; quant aux psychiatres et aliénistes, ils emboursent les loyers – derrière tout ça, c’est clair, l’administration bancaire et la fiscalisation politique crient et font circuler les moyens de paiement, fixent les honoraires et autorise les déductions.
    Il y a bien sur des degrés dans cette folie postmoderne entre, d’un côté, l’ignorance la plus naïve et, de l’autre, les fraudes et violences les plus malhonnêtes, sournoises et corrompues ; si, avec un minimum d’éclaircissement, facilement, le voile se déchire, c’est donc bien l’hypocrisie le grand fléau de notre époque. Presque tous font semblent de ne pas reconnaitre et comprendre que nous habitons dans un consortium de faux-monnayeur et que l’affaire politique – trompeuse dans toutes ses enseignes et déguisements, que ce soit de droite, de gauche ou du milieux – est bien de préserver et faire durer ses arrangements. Qui, pas trop plomber (que ce soit par « l’esprit universitaire », « démocratique » ou outre cléricature), ne se rends pas conte que nous vivons dans des communautés commerciales, des réserves de marché, gérés à travers d’un réseau bien ordonné de corporations de capital privé et fiduciaire (fiat money) administrées par imposition bureaucratique, avec ou sans quelques relatifs vecteurs démocratiques.
    Dans une structure où tout doit être payé et tout coute quelque chose, il est bien évident que l’ordre et le pouvoir sont garantis par le contrôle des émissions monétaires – cette a dire la nature, volume, distribution et circulation des moyens de paiement. Après l’extinction du « Gold Standard » (étalon-or), dans les années soixante-dix par Richard Nixon – ce qui en subsistait encore comme moyen d’échange honnête à protéger les acquis des suspicieux en connaissance de cause – et conjointe installation d’une administration banquière international (FMI), la monnaie, déjà profusément adultérée, devient un système d’agrémente et de pouvoir exclusif et extrêmement réservé (FED). Nous sommes dans la dynastie « monnaie à gogo » pour les copains, aussi simples et facile a créé par les contrefacteurs officiels que ces coupons et tickets de supermarché ou les timbres par la Poste.
    « L’état » n’est autre que cet état-de-chose burlesque que ne bouge pas aux grés des alternances de « gouvernements » ; état tout à fait dépendant de nos acquiescences, collaborations et utilisations culturelles. Bien sûr dans cette ordre de chose, à chaque-un sa position, son personnage, ses degrés d’implications, d’empêtrements, ses personnages et ses masques, ses théâtralités « d’hommes politiques, d’électeurs, de contribuables, fonctionnaires ou chômeur ». Au moins 20% des populations européennes reçoivent des salaires, émoluments et profits que résultent directement d’impôts ou de nouvelles émissions monétaires ; tous, même les 10% de chômeurs, paient des taxes et rendent des comptes à leurs fiscalistes.
    La genèse et la perduration de cet état de chose résultent de violences actuelles, synchroniques et chroniques ; doctrines, impositions et manipulations injustifiables et inhumaines ; soumise à cette tutelle amoral, l’humanité se perd et dénature grossièrement, ne se reconnait que comme troupeau et ne s’humanisera jamais.
    Que sommes-nous ? Bien, mesdames et messieurs, nous sommes des automates et des polichinelles ou des créateurs, auteurs et raison d’être : nous sommes ces « universels ». Oui, comme d’ailleurs les pigeons, les pâquerettes et tous les états-d’êtres, nous sommes de merveilleuses productions cosmiques. Les atomes que nous structurent et courent dans nos veines ont été fabriqués au début de l’univers et de la formation du système solaire ; tous les êtres qui nous côtoient ont la même origination cosmique et interdependente ; une unique et plurielle manifestation où personne n’est plus ou moins que ça ; ce qui nous donnes un statut absolu et sublime d’égalité et de fraternité. L’identité (idem et idem) qui nous appartient est cet univers créateur absolu et ultime qui est pour notre conscience et notre conscience pour lui.
    De son creuset la nature nous a construits de cette façon ; livres pour contrarier, acquiescer ou moduler ces demandes, d’accepter ou pas l’aventure existentielle. Pour nous, vivre, exister, est donc un choix, une option, une raison ; ce qui fait de la liberté la vertu fondamentale de l’humanité ; c’est la vertu que nous confirme et sacre humain ; c’est seulement par le plus profond respect à cette liberté, par elle est pour elle, que nous pourrons, éventuellement, nous consacrer et couronner humain.
    La civilisation abomine la violence, l’imposition, le manque de respect, l’irresponsabilité, le délire et la fausseté. Au lieu de justifier l’égarement idéaliste, étatisme et tous les cléricalismes, comme si s’étaient des entités, des choses et leur attribuer des droits, escamoter leurs prédispositions et fondations despotes et dominatrices, il serait plus héroïque et admirable de réviser ses conceptions, revoir ses lâchetés et mésestimations envers soi-même et la nature humaine. Il serait plus honorable rien céder à ceux donc la pauvreté d’esprit est proportionnelle à leur passion délirante et fanatiseuse de se prendre pour des représentants supérieures et exclusifs de « vérités suprêmes » et d’idées délurées comme réalités, mais dont le dénominateur commun est trahir l’identité, le bon sens et la raison, l’intelligence rationnelle et sensible que la nature nous a donnée. Ceci dit, je retourne à ma machine à faire des bitcoins – fabriquer da la vraie monnaie – et, dans l’intervalle, construire une nouvelle théologie panthéiste ou chacun.une trouvera assez d’ampleur et de sens par son propre daemon.

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