Critique de la philosophie politique du libéralisme/Philosophie

Critique de la philosophie politique du libéralisme | Au secours Jean-Jacques, sauve-nous de Thomas et de John !

Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau

J’avertis le lecteur chevronné et attentionné que le texte suivant est davantage un « jeu polémique » qu’une étude scientifique. J’invite le lecteur soucieux d’objectivité, surtout dans les questions politiques, à se détourner de ce pamphlet « totalitaire » anti-libéral. Et si malgré cet avertissement, il poursuit son chemin dans les méandres douteux de ma pensée, ayant pris ses responsabilités, il sera dans l’obligation d’excuser la verve anti-capitaliste de l’auteur et les raccourcis empruntés relevant de son ignorance ou, peut-être même, allez savoir, de sa malhonnêteté intellectuelle.


Remarquons la chose d’emblée. Une grande partie de la théorie politique qui commande nos constitutions trouvent leur origine dans la philosophie politique moderne, essentiellement Hobbes et Locke : « Il est significatif que les champions modernes du pouvoir se trouvent en accord total avec la philosophie de l’unique grand penseur qui prétendit jamais tirer le bien public des intérêts privés et qui, au nom du bien privé, imagina et échafauda l’idée d’un Commonwealth qui aurait pour base et pour fin ultime l’accumulation du pouvoir, Hobbes. » Ce jugement d’H. Arendt dans Les origines du totalitarisme, t. 2, L’impérialisme, est tout à fait dans la ligne droite de ce que je vais essayer de développer. Mais, je rajouterai que ce jugement vaut tout aussi bien pour John Locke, à ceci près que pour ce dernier, ce n’est pas l’accumulation du pouvoir la finalité de l’Etat, mais la préservation de l’accumulation de la richesse privée. La différence essentielle entre les deux penseurs tient au rapport que l’Etat entretient avec les citoyens, ou devrai-je dire, avec les propriétaires, ou encore la classe bourgeoise. Pour le premier, le caractère absolu du pouvoir est le garant de la propriété privée. En revanche, pour le second, la limitation du pouvoir de l’Etat est le garant de la propriété privée. Car, l’un se bat pour la royauté, tandis que l’autre se bat contre la monarchie absolue. Mais, au fond, ils défendent à peu près les mêmes intérêts. Locke a vu dans la monarchie absolue le danger de l’arbitraire qui peut remettre en cause à tout moment la libre jouissance et l’accumulation de la propriété privée. C’est la principale distinction. Car, en lisant de près, le reste est sensiblement identique, j’exagère certainement. Le fait qui éclate aux yeux du lecteur, c’est la manière dont les deux philosophes fondent la société sur le droit de propriété privée, comme si le centre du problème politique se trouvait là. Ils le pensaient certainement. Pourquoi ? Parce qu’ils écrivaient pour leur propre classe, et qu’en ce temps-là, la question de la sécurisation de la richesse bourgeoise se posait avec acuité. Les études d’Arendt sur l’impérialisme vont en ce sens. Tout le reste de l’échafaudage, l’état de nature, la guerre de tous contre tous que reprend à sa manière Locke, l’entrée en société, est construit en vue de cette unique et seule fin : d’un côté l’accumulation du pouvoir, de l’autre l’accumulation sécurisée de la richesse. Les deux vont bien ensemble. C’est la ligne de rencontre entre l’impérialisme et l’instrumentalisation de l’Etat par le capitalisme et le libéralisme politique bourgeois, sachant, reconnaissons-le, que les capitalistes et les grands bourgeois désignent les mêmes individus !

Hannah Arendt

Hannah Arendt

Quel secours avons-nous ? Notre secours porte un nom : Jean-Jacques Rousseau. Il est remarquable de voir comment la théorie politique de Rousseau se détourne radicalement du problème de la propriété privée. Il n’y a qu’à voir la manière dont il la traite au début de la seconde partie de son Discours sur les origines de l’inégalité : « Le premier qui, ayant enclos un  terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Alors que les premiers cherchent à tout prix à justifier, légitimer, défendre, asseoir, renforcer, mettre hors de cause la propriété privée, Rousseau affirme d’emblée que celle-ci est toujours quelque part arbitraire, illégitime, qu’elle repose sur un droit ou un contrat, d’après le vocabulaire de Hobbes et de Locke, trompeur et fallacieux, et que toute notre société, toutes nos sociétés ont pour commencement cet acte.

Et là nous touchons au centre du problème et de l’opposition entre Rousseau et ses « ennemis » anglo-saxons. Pour ceux-ci, il faut que toutes les choses passent par l’appropriation privée, le commencement de la société est ce droit d’appropriation privée et par voie de conséquence le renoncement par les autres de leur droit naturel « sur toutes choses ». L’ensemble de l’édifice tourne autour de cette idée : quand les hommes entrent en société, ils abandonnent leur droit sur toutes choses, et les uns et les autres s’approprient de manière privée les choses dont ils auront la capacité de s’emparer par le travail, la force, l’ingéniosité, etc.

Couverture du "Contrat Social" de Rousseau

Couverture du « Contrat Social » de Rousseau

Pourquoi ne pas avoir dit : « Comment passer d’un droit de tous sur toutes choses à un droit commun et collectif ? » Non, non, pas du tout, la question qu’ils posent est : « Comment assurer l’appropriation privée en spoliant, dirait Rousseau, tous les autres tout en justifiant cette spoliation sur un droit absolu et inaliénable ? » De ce point de vue, nous comprenons pourquoi la révolution française ne pouvait se dérouler qu’en France et jamais en Angleterre ! Or, aujourd’hui, l’idéologie politique dominante, en France même, malheur à nous, fait comme si ce débat n’avait plus lieu, assurés que sont ses défenseurs de la légitimité du modèle anglo-saxon. Cela me fait penser à un ouvrage que son auteur, un directeur d’une revue politique genre Mariane, était venu défendre sur une chaîne radio. Ce monsieur très sérieux prétendait que le génocide durant la 2ème guerre mondiale avait pour cause originelle le Contrat social de Rousseau et pour maillons intermédiaires Marx et Lénine, rien que ça ! Quelle lourde responsabilité pour un homme qui a fini sa vie en herborisant. J’oubliais : les horreurs de la révolution française, la Terreur, la Commune de Paris, etc. Je crois que la liste est complète. C’est désormais un adage de traiter Rousseau de totalitaire, et de traiter tous ceux qui proposent une démocratie dont le fondement n’est pas la propriété privée, et dont la finalité n’est pas l’accumulation de la richesse, de totalitaires, surtout après l’Histoire du  XXe siècle. Mais, n’ayons pas peur de ces sarcasmes, car il n’y a, derrière, aucune argumentation sérieuse, que de piètres sophismes dont l’élite politique et journalistique est spécialiste, à défaut de mieux. Tout au plus, un passage controversé et d’interprétation extrêmement délicate sur l’aliénation totale du citoyen dans le chapitre 6 du livre I du Contrat social. En revanche, ce genre de raccourcis tout à fait absurdes montre à quel point la bien-pensance libérale cherche, avec n’importe quel moyen idéologique, à neutraliser toute pensée politique libre et alternative.

Convoquons donc, pour la prochaine fois, devant le tribunal rousseauiste, Thomas et John !

© Philarétè

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2 réflexions sur “Critique de la philosophie politique du libéralisme | Au secours Jean-Jacques, sauve-nous de Thomas et de John !

  1. C’est tout de même curieux un article commençant par prévenir le lecteur du risque de subjectivité et de malhonnêteté intellectuelle qu’on peut trouver dedans et qui en contient effectivement énormément! L’ignorance involontaire s’excuse facilement, mais l’ignorance consciente d’elle-même qui agit malgré tout a de quoi énerver! Si l’on est conscient d’énoncer des approximations teintées d’idéologie, pourquoi publier un article au risque d’égarer ses lecteurs ? Outre le fait que l’article contient des analyses politiques plus que contestables, il est quand même bon de rappeler que contrairement, a ce qui est affirmé, libéralisme est un modèle politique autant français qu’anglais et que le meilleur critique de la philosophie de Jean-Jacques Rousseau est bel et bien un français, Benjamin Constant.

     » Je ne connais aucun système de servitude, qui ait consacré des erreurs plus funestes que l’éternelle métaphysique du contrat social. »

    « L’action qui se fait au nom de tous étant nécessairement de gré ou de force à la disposition d’un seul ou de quelques-uns, il arrive qu’en se donnant à tous, il n’est pas vrai qu’on ne se donne à personne ; on se donne au contraire à ceux qui agissent au nom de tous. De là suit, qu’en se donnant tout entier, l’on n’entre pas dans une condition égale pour tous, puisque quelques-uns profitent exclusivement du sacrifice du reste ; il n’est pas vrai que nul n’ait intérêt de rendre la condition onéreuse aux autres, puisqu’il existe des associés qui sont hors de la condition commune. Il n’est pas vrai que tous les associés acquièrent les mêmes droits qu’ils cèdent ; ils ne gagnent pas tous l’équivalent de ce qu’ils perdent, et le résultat de ce qu’ils sacrifient, est, ou peut être l’établissement d’une force qui leur enlève ce qu’ils ont. »

     » Lorsqu’on établit que la souveraineté du peuple est illimitée, on crée et l’on jette au hasard dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand par lui-même, et qui est un mal, en quelques mains qu’on le place. Confiez-le à un seul, à plusieurs, à tous, vous le trouverez également un mal. Vous vous en prendrez aux dépositaires de ce pouvoir, et suivant les circonstances, vous accuserez tour à tour la monarchie, l’aristocratie, la démocratie, les gouvernements mixtes, le système représentatif. Vous aurez tort ; c’est le degré de force, et non les dépositaires de cette force qu’il faut accuser. C’est contre l’arme et non contre le bras qu’il faut sévir. Il y a des masses trop pesantes pour la main des hommes. »

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    • Sauf que Constant admet lui-même que Rousseau avait ses propres garde-fous contre les éventuels usages détournés qu’on pourrait faire de sa métaphysique : notamment le caractère inaliénable de la volonté générale. Ce qui rendait, il est vrai, aux yeux de Constant, la théorie politique de Rousseau stérile, mais distincte, donc, de son instrumentalisation sous la Terreur.

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