Philosophie/Pop Philosophy

Selfilosophie

"Triple autoportrait", Rockwell (détail)

« Triple autoportrait », Rockwell (détail)

Quid ? Un selfie est un style photographique, consistant à se prendre soi-même en photo, sans l’intervention d’une tierce personne. L’autre n’intervient que plus tard, il est pour l’instant absolument inutile. Il provient du terme anglais « self », dénotant le « soi », le « soi-même ». Les Québécois, toujours chasseurs des anglicismes de la langue Française, usent de deux autres termes qui nous éclairent un peu plus, à la fois, sur sa signification et les problèmes qui posent. Là-bas, on parle d’ « autophoto », ou mieux encore, d’ « egoportrait ». Le premier terme est plus lumineux sur la signification qu’il dégage du terme selfie, en insistant sur l’idée d’une photo de soi-même par soi-même. En revanche, le second terme francophone ouvre un champ d’interprétations puissamment problématiques. L’egoportrait trouve le mot « portrait » renvoyant directement à l’idée d’une œuvre artistique, d’un portrait, ou plutôt d’un autoportrait. Or, il est complexe d’assimiler cette production photographique au domaine de l’art – même de l’art contemporain le plus insignifiant. Autre question que dévoile ce terme francisant, c’est l’usage du terme d’ego. Dans sa sphère la plus simple, « ego » se rapporte au « je » ou au « moi », c’est-à-dire à l’individualité de chaque personne, le « sujet » dans son acception la plus large et la plus classique. Mais, le langage dérive, la métaphore se met en mouvement comme un déménagement du sens qui remplace sa définition d’origine. La métaphore détient cette force de remplacement. Il faut noter que « parfois, il s’agit d’un écart qui ne s’entend plus, même quand il est entendu en toutes lettres[1] », dans la mesure où « il n’y a pas de métaphore sans un transport de sens, un écart tracé qui relève d’une espèce de déplacement[2] » : ego est de ceux-là. Quotidiennement, nous comprenons l’ego comme une sorte de prétention-orgueil, où avoir de l’ego revient à dire que nous développons une certaine fierté, une véritable frime, à l’image d’une personne à « l’ego surdimensionné ». Ici, le sens philosophique ne va que très peu nous préoccuper, car il va être question de mettre l’usage quotidien à l’épreuve de la philosophie.

Inspiré de faits réels. Imaginez. Imaginez, vous partez en vacances avec vos amis ou votre famille, sur les hauteurs sublimes du Grand Canyon. Il fait chaud. Vous décidez d’immortaliser le moment en vous prenant en photo devant ces édifices que seule la nature sait peindre. Afin de ne pas exclure un de vos comparses de la photographie en lui demandant de la prendre, vous dirigez l’objectif vers vous et vos amis, en tendant le bras ou à l’aide d’une selfie-stick (ou perche-à-selfie). Malheur ! La vue n’est pas bonne ! Un de vos amis n’est pas entièrement dans le cadre, et vous cachez les montagnes derrière vous. Alors, décidez de reculer, jusqu’à trouver le bon angle, associant, la présence de la totalité des vos amis et la vue imprenable sur le landscape en arrière-plan. Malheur bis ! Les personnes qui étaient à l’arrière de la photo, à force de reculer, ont omis le précipice dans le dos, et finissent au fond du ravin, sans que le selfie ait pu les immortaliser.

Ceci est arrivé, cette année 2015, à douze personnes, toutes décédées dans un « accident de selfie ». Les exemples se multiplient : un touriste japonais de 66 ans est mort, tandis que sa camarade de voyage a été blessée après être tous les deux tombés dans les escaliers en essayant de faire un selfie au Taj Mahal ; un promeneur mort foudroyé au pays de Galles parce qu’il transportait une perche à selfie ; trois étudiants entre 20 et 22 ans morts en Inde en voulant se photographier devant un train qui arrivait, une jeune femme tombée d’une falaise alors qu’elle voulait se photographier avec son petit ami en Afrique du Sud…etc[3]. Le tragique ne peut retenir les zygomatiques du réel, et cède finalement au comique. Pour ne pas paraître cynique, disons avec Bergson que « le remède spécifique de la vanité est le rire, et que le défaut essentiellement risible est la vanité[4] ». Comment résister au rire devant la vanité d’un tel spectacle humain, d’un tel ridicule humain trop humain ? Au final, cet art populaire aura tué plus de personnes que les requins sur cette année (totalisées au nombre de 8 personnes[5]). Peut-être, un jour, un spot publicitaire viendra nous sensibiliser sur les dangers de se prendre en photo soi-même, en nous invitant à adopter le slogan « Une photo, c’est mieux à deux »…

"La reproduction interdiction", René Magritte (détail)

« La reproduction interdite », René Magritte (détail)

Running buzz. La vanité humaine se traduit souvent dans sa capacité à se faire maître et destructeur de la nature. Des personnes, en vacances au Costa Rica qui assistaient illégalement à la ponte des tortues ont perturbé cette espèce protégée au point de leur faire abandonner un rituel pourtant essentiel à leur survie, en prenant des selfies avec ces animaux fragiles[6]. Cette description se réduit en un terme précis : le touriste. Qu’est-ce qu’un touriste ? C’est un être vivant, affilié au genre humain, mais qui ne comporte aucun trait de savoir-vivre, de culture ou de mesure. Le touriste est un hédoniste, à la Calliclès : il veut jouir, qu’importe la présence des autres, dans la mesure où pour lui, la jouissance justifie les moyens :

Veux-tu savoir, Socrate, ce que sont le beau et le juste selon la nature ? Hé bien, je vais te le dire franchement ! C’est que, pour bien vivre, on doit laisser aller ses propres désirs, si grands soient-ils, et ne pas les réprimer. Il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de ses désirs afin de les assouvir à mesure qu’ils naissent.[7]

Un touriste croisant un animal en voie d’extinction se prend en photo avec lui, pour toujours, immortaliser l’instant. « Les faits se sont déroulés sur une plage de la réserve naturelle d’Ostional, dans l’ouest du Costa Rica, où tous les ans se déroule un événement hors du commun : la ponte des tortues de mer olivâtres. Cette espèce protégée car vulnérable vient toujours à la même période pour s’accoupler et faire son nid dans cet endroit paradisiaque, l’un des rares lieux non encore menacés par la pollution, l’industrialisation, ou la pêche de masse. Le rituel, millénaire, est, on l’a compris, essentiel pour sa survie. Mais cette année, la ponte ne s’est pas déroulée comme d’habitude : des centaines de touristes, dépêchés sur place par des tour-opérateurs, ont envahi les lieux et dérangé les bêtes, bloquant leur avancée, parfois en posant des enfants sur leur dos, certains en profitant pour voler des œufs. Beaucoup des tortues, apeurées, ont fait demi-tour » rapporte Libération[8]. Sans oublier le bébé dauphin qui a été tué par déshydratation pour quelques ridicules selfies par un groupe de touriste. Nous sommes indignés, même si nous reconnaissons volontiers que nous sommes toujours déjà le touriste de quelqu’un. Or, par-delà cette indignation morale trop morale, il est venu le temps de la philosophie.

Le touriste prend les villes, les lieux naturels ou les monuments qu’il visite pour une multiplicité de parcs d’attractions. Tout devient terrain de jeu, où « les pays [sont] terres de loisirs[9] » : la plage peuplée de tortues devient un zoo, où ces animaux deviennent les Mickey géants de Disneyland. Il prend des photos avec ses enfants, les postent sur les sites de réseaux sociaux pour faire le buzz. La rareté est devenue une surprise, non plus un gage de préciosité. Or, comme le lance Yasmina Reza dans la bouche de son personnage « la surprise est une chose morte […] à peine conçue[10] ». C’est l’éphémère qui compte, point la durée : le but de ces touristes est de marquer les esprits, de sortir de la masse des selfies qui peuplent Internet. Le selfie, en bonne compagnie permet de sortir-du-lot, de se faire-voir ou remarquer. L’objectif est d’engranger un maximum de likes pour glorifier la banalité de son existence. Le selfie est un symptôme du caractère selfish de l’individu post-moderne. Faire un selfie devant la Tour Eiffel ne lui suffit plus, la tortue est bien plus impressionnante. Qu’importe leur mort, la social life l’emporte largement.

"L'ère du vide", Gilles Lipovetsky (Gallimard NRF)

« L’ère du vide », Gilles Lipovetsky (Gallimard NRF)

Narcisse 2.0. Dans ses Métamorphoses[11], Ovide rapporte le mythe de Narcisse. Quel est-il ? À la naissance de Narcisse, il est demandé au devin Tirésias s’il atteindra un âge avancé. Celui-ci rétorque qu’il vivra vieux à la seule condition qu’il ne se connaisse pas. En grandissant, le cher Narcisse acquiert une beauté ravageuse, teintée d’une certaine fierté, d’un authentique orgueil. Ni prétendants ni prétendantes ne l’émeuvent, il reste de marbre. Une de ces prétendantes rejetées, la nymphe Echo, se tourne vers le ciel pour déposer sa réclamation. La déesse de Rhamnusie (ou Némésis) l’écoute attentivement et décide de l’exaucer[12]. Un jour, Narcisse s’abreuve à une source après une rude journée de chasse : c’est là qu’il aperçoit son reflet dans l’eau et tombe définitivement amoureux de ce reflet de lui-même. Les jours se succèdent inlassablement et Narcisse poursuit la contemplation de son reflet dans l’eau, tout en (se) mourant de ne pouvoir l’attraper, le posséder. Tandis qu’il dépérit, Echo, bien qu’elle n’ait pas pardonné à Narcisse, souffre avec lui ; elle répète, en écho à sa voix : « Hélas ! Hélas ! ». Narcisse finira par trouver la mort dans cette passion vaine, sans assouvissement possible. Même après sa mort, son obsession se poursuit : il cherche à distinguer ses traits dans les eaux du Styx.

Gilles Lipovetsky

Gilles Lipovetsky

Ce mythe est toujours contemporain, il est même selon Gilles Lipovetsky le mythe fondateur de nos sociétés post-modernes, et particulièrement du XXIème siècle. Homo Narcissus est « obsédé par lui seul, à l’affût de son accomplissement personnel et de son équilibre[13] ». Il se regarde dans l’écran de son téléphone comme Narcisse mirait ses traits dans le reflet de l’eau : il veut s’admirer et s’aimer, il veut être admiré et être aimé, mais lui est incapable d’amour autre que propre. Homo Narcissus ne connaît aucune relation, il n’aime rien ni personne, à moins que ces objets attisent le désir en sa direction. Il est le symptôme d’une société du dehors car si « la relation est détruite, qu’importe, puisque l’individu est en mesure de s’absorber en lui-même[14] ». Il a totalement renoncé à l’amour, dans la mesure où l’amour est toujours un lien métaphysique entre deux sujets. Son leitmotiv est soluble dans un « [travail assidu de] la libération du Moi, à son grand destin d’autonomie et d’indépendance[15] » et se résume dans cette phrase anglophone :

« to love myself enough so that I do not need another to make me happy ».[16]

A quoi bon aimer les autres, aimer la société, quand j’arrive moi-même à subvenir à mon besoin affectif, à la reconnaissance qui me donne l’impression d’exister ? Le narcissisme n’est pas la preuve d’une ex-istence, mais bien plutôt d’une in-sistence. Homo Narcissus vit pour lui-même et en lui-même, mais grâce l’intervention du regard d’autrui qui le « narcissise » : l’autre ne vient pas le reconnaître mais vient con-firmer que son reflet mérite le plus grand nombre de compliments, de pouces verts, de retweets ou de likes – autant de termes qui accroissent l’ « autoséduction[17] » qui con-struit le « Narcisse 2.0 ». « Regardez-moi, cela suffit ! » scande Homo Narcissus, preuve que l’individualisme prend les formes d’une personnalisation du monde. Naguère, Narcisse n’avait que les traits du mythe, enseignant la vanité de la humanae naturae : aujourd’hui, il a mille et un visages, identiques, colorés de filtres artificiels et d’écrans pixellisés, où tous s’essayent à se « narcissiser » pour se-faire-exister un peu plus. Homo Sapiens est devenu Homo Faber pour se finir en Homo Narcissus : il appar-est et dispar-est dans une même étincelle de vide.

© Jonathan Daudey

[1] Martin, Jean-Clet. Leçons sur Derrida. Déconstruire la finitude, Ellipses, p. 30

[2] Ibid.

[3] Information relayée ici : http://www.franceinfo.fr/emission/le-17-20-numerique/2015-2016/les-selfies-tuent-plus-que-les-requins-22-09-2015-11-05 et ici : http://mashable.com/2015/09/21/selfie-deaths/#iJbTuvceskqP

[4] Bergson, Henri. Le Rire, PUF, p. 133

[5] Information relayée ici : http://mashable.com/2015/09/21/selfie-deaths/#iJbTuvceskqP

[6] Information relayée ici : http://www.liberation.fr/planete/2015/09/21/au-costa-rica-la-ponte-annuelle-des-tortues-olivatres-ruinee-pour-quelques-selfies_1387465

[7] Platon. Gorgias, 491d

[8] Information relayée ici : http://www.liberation.fr/planete/2015/09/21/au-costa-rica-la-ponte-annuelle-des-tortues-olivatres-ruinee-pour-quelques-selfies_1387465

[9] Muray, Philippe. « Tombeau pour une touriste innocente », in Minimum Respect

[10] Reza, Yasmina. « Art », éd. Magnard, p. 72

[11] Ovide. Métamorphoses, Livre III

[12] Ibid, 3, 406

[13] Lipovetsky, Gilles. L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard NRF, p. 64

[14] Ibid, p. 62

[15] Ibid, p. 60-61

[16] Ibid, p. 60-61

[17] Ibid, p. 62

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6 réflexions sur “Selfilosophie

    • La remarque à la fin de l’article est très juste, car que les touristes soient auteurs du crime ou non cela ne change pas grand chose à la question que pose le selfie. Merci de votre commentaire et de votre lecture attentive !

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  1. Bel article qui articule deux maux contemporains : tourisme de masse et narcissisme. Ces comportements moutonniers se croisent dans la fermeture hermétique à l’autre qui a toujours le tort de n’être pas soi (ego). Le tourisme n’a rien à voir avec la découverte mais tout avec la reproduction : reproduire les mêmes trajets, les mêmes images que les autres afin d’être en tous points semblable – retrouver le même en soi et en-dehors, sans distinction, sans frontière entre soi et le monde, c’est aussi le propre du narcissisme comme le montre par exemple Christopher Lasch.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

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      • Concernant le tourisme de masse, j’avais pondu un billet à propos de ma découverte de Pompéi (https://cincivox.wordpress.com/2015/02/16/tourisme-et-barbarie/) qui pointait comme vous la « disneylandisation », cette transformation du monde (et de la culture) en gigantesque parc d’attraction commercial, formaté et déresponsabilisant, dans lequel on ne voit le monde qu’à travers un écran aux contenu et cadrage standardisés.
        L’indigne y côtoie le scandaleux dans un sentiment puéril de toute-puissance et de bêtise crasse. L’exemple que vous donnez du dauphin n’est qu’une triste illustration parmi tant d’autres. Le tourisme de masse se vautre dans un processus purement consommatoire, pour reprendre le vocabulaire d’Arendt, qui ne connaît rien d’autre que la satisfaction immédiate de faux besoins.

        CIncinnatus
        https://cincivox.wordpress.com/

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