Entretiens/Philosophie

Entretien avec Elsa Godart : « Dans le selfie, il existe la volonté de dévoiler une ipséité dans un monde très normé qui ne permet plus de l’exprimer »

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Elsa Godart

Elsa Godart est philosophe et psychanalyste. Elle est chercheur associé en philosophie l’université Paris Est-Créteil et directrice de recherche en études psychanalytiques à l’université Paris 7-Diderot. Après avoir soutenu en 2005 un doctorat de philosophie L’Être-sincère, de l’émergence d’une métaphysique de la sincérité à sa réhabilitation, sous la direction de Pierre Magnard, à l’université de Paris-IV et, en 2011, un doctorat de psychologie et psychanalyse, La volonté inconsciente. La question d’une volonté sans sujet, sous la direction de Gérard Pommier à l’université Louis Pasteur de Strasbourg, elle soutient en 2017 son habilitation universitaire, en philosophie et en psychanalyse, à l’université de Paris VII- Diderot, sur Les métamorphoses du sujet à l’ère du virtuel. Du sujet philosophique au sujet psychanalytique. Parmi ses nombreuses publications, nous pouvons retenir La sincérité, ce que l’on dit, ce que l’on est (Larousse, coll. « Philosopher », 2008), Ce qui dépend de moi (Albin Michel, 2011) ou plus récemment De la bienveillance envers soi-même et autres discours (Uppr, 2017). En 2016, elle publiait Je selfie donc je suis, ouvrage dans lequel elle interroge à travers le prisme du selfie les métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, l’occasion pour nous de nous entretenir avec l’auteure afin de résorber certains préjugés sur le selfie et d’ouvrir les différentes perspectives autour du « soi » que présente le livre.


En dehors de l’effet de mode, vous interrogez le « selfie » en tant que renouvellement d’un mode de rapport au moi chez les individus. En quoi, selon vous, le selfie est-il le fait social par excellence qui permet d’interroger ces métamorphoses du moi ?

« Je selfie donc je suis », Elsa Godart (Albin Michel, 2016)

Elsa Godart : J’ai écrit ce livre en même que ma thèse d’habilitation intitulée « Les métamorphoses du sujet à l’ère du virtuel. Du sujet philosophique au sujet psychanalytique ». Au-delà de ce qui pourrait paraître comme une forme d’opportunisme dans la mesure où le selfie renvoie au moi, quelque chose de plus dense et de plus profond est à saisir dans cette question. Ces deux textes posent la question des métamorphoses de la subjectivité. Etant donné que le selfie est une figuration du « moi », l’interrogation qui se pose est celle-ci : est-ce que ce rapport à la virtualité crée un nouveau comportement, un nouvel ethos, une nouvelle manière d’être au monde et à soi, donnant lieu à une subjectivité inédite ?

Cette question m’a conduite à penser le selfie comme un lieu, un objet de médiation, c’est-à-dire un outil de communication, de « mise en commun », de mise en lien. Fort de cela, le selfie est apparu comme un sorte de « néo-langage » (le pic speech) ou encore d’ « image conversationnelle ». C’est en ce sens que je me suis attelée ici à la question du moi. Pour être plus brève, autant vous dire que c’est très réducteur que de dire que faire un selfie c’est une forme d’égotisme, d’égocentrisme, de suraffichage de soi ou de selfbranding. En effet, il y a beaucoup d’autres choses qui sont en lien et en expression dans le selfie. De plus, j’insisterais sur l’idée que le narcissisme est quelque chose de très important dans la formation du sujet, tel que Freud le thématise : celui qui a un bon narcissisme est quelqu’un qui a confiance en lui, qui est doté d’une bonne estime de lui-même.

Il faut se référer à Gilles Lipovetsky qui parle d’ « individu hypernarcissique » à propos de l’ « individu hypermoderne » au social du terme. Dans mon prochain ouvrage[1], je parle des malaises de notre hypermordernité, de ce que j’ai appelé un « narcissisme social », afin de le distinguer du narcissisme freudien constitutif du sujet. Sans réduire le selfie à cela non plus, nous pourrions affirmer que notre société est narcissique d’un point de vue social. Quand je parle aujourd’hui de métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, j’arrive à ce résultat : il existe un « moi réel » et un « moi virtuel » qui s’additionnent. L’avatar, la représentation de soi sur les réseaux sociaux, une manière de s’afficher renvoient à une forme d’identité virtuelle. L’addition des deux moi donne ce que j’appelle le « soi digital ». Qu’est-ce que le « soi digital » ? C’est une identité complexe, dans laquelle se rencontrent plusieurs formes. Pourquoi « digital » ? Parce que digitus, c’est le doigt, le toucher, renvoyant à une manière que l’on a de toucher à soi. On observe un geste presque infantile qui est de recomposer son image pour mieux se l’approprier. Le « soi digital » est le résultat de cette combinaison sous la forme d’une identité augmentée, d’une subjectivité augmentée, par le biais de la représentation de soi dans le virtuel. Dans La psychanalyse va-t-elle disparaître ?, je parle des malaises et des dérives de notre hypermodernité, sans qu’ils soient forcément maladives ou pathologiques, mais qui font qu’on souffre, qu’on est « mal à l’aise ». Ce ne sont pas des pathologies sociales au sens strict du terme mais bel et bien des malaises induits par nos usages et nos comportements dans la virtualité. C’est pourquoi je parle d’un narcissisme social qui peut prendre la forme du story telling, de l’ego trip ou encore du selfbranding.

Vous montrez bien que cette « narcissisation » du moi par le selfie relève d’un passage nécessaire dans la construction de son identité, comme d’une forme de narcissisme primordiale qui viendrait asseoir notre position de sujet. Mais n’y a-t-il pas la possibilité, voire le risque, que le moi virtualisé par l’image du selfie n’accouche que d’un moi qui ne trouve jamais son actualisation ? Comme s’il y avait un dédoublement de personnalité entre d’un côté un « soi digital » et de l’autre une identité quotidienne, de la vie courante.

Votre question est très pertinente. Cependant, est-il utile d’opposer l’actuel et le virtuel ? Je vous renvoie à Pascal qui disait déjà du moi qu’il était virtuel : « Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans l’âme ni dans le corps ? »[2]. En d’autres termes, ce que l’autre peut percevoir de moi n’est jamais qu’une image. Est-ce que cette image immatérielle, insaisissable n’est-elle pas virtuelle en elle-même ? Montaigne disait que « l’homme, en tout et par tout, n’est que rapiècement et bigarrure », pour Sartre le moi est une foule, dénotant l’intime pluralité du moi. En ce sens, à quelle vérité de soi faut-il rapporter le moi ? Est-ce une vérité de l’intériorité ? Une vérité de la saisie de l’autre ? Une vérité dans l’ici et maintenant ? En réalité, on ne peut réduire le moi à une seule saisie, ni à un seul regard, ni à une seule image. Il me semblerait plus juste au contraire de dire que le moi n’est qu’une part de soi. En faisant un selfie, en le destinant au regard de l’autre, n’est-ce pas là le même comportement qui consiste à me regarder plusieurs fois dans un miroir pour être sûr que je suis ce que je suis, dans une captation de l’image de soi, dont on sait qu’elle est fragmentée ?

A cela, s’ajoute la problématique propre à l’époque contemporaine, propre à l’hypermodernité, à savoir l’idée d’une identité fragmentée, diffractée, éclatée et qui nécessite aussi une recomposition de soi. Je pense que cette manière de se représenter renvoie davantage à une quête identitaire propre. C’est un questionnement que j’ai mis en parallèle avec l’adolescence. En ce sens, je parle d’une société adolescente, en tant que période de transition. Parler de l’adolescence comme d’une transition me plait beaucoup car cela se rapproche d’une « métamorphose » qui se comprend aussi comme une transition, puisqu’on assiste au passage d’un état à un autre. L’acte selfique, bien qu’il ne faille pas le réduire à une seule interprétation, peut être envisagé comme un questionnement identitaire bien plus qu’à une problématique seulement narcissique. Par exemple, quand un ado réalise un selfie avec des filtres (de chien, de chat ou de biche), il ne dit pas « regardez-moi, je suis le plus beau, le plus fort, le meilleur ». Il tente davantage par-là une exploration de soi renvoyant à la question qui suis-je ? et plus particulièrement, qui serais-je si j’étais un autre ? qu’est-ce qui est plus moi ?. On retrouve la même attitude lorsque le ados se cherchent un style vestimentaire.

On peut prendre un autre exemple qui traduit le questionnement identitaire. Lorsque quelqu’un a une perte de poids très importante, 30-40 kilos, il met des mois et des années à retrouver une image vraie de lui-même. Cette personne va passer des heures entières dans une journée à se regarder dans un miroir, dans la moindre vitrine de magasin, sans qu’il n’y ait aucune problématique narcissique au sens basique du terme. Ici, le but n’est pas de s’admirer mais d’être sûr d’attraper son image car la personne ne se reconnait pas dans l’image. C’est une quête identitaire, nécessaire, heureusement. Je me souviens de cette pratique intéressante où l’on dessinait les contours du corps d’une personne souffrant de TCA[3]. Ensuite, parmi plusieurs contours, on lui demandait de trouver quel pouvait être celui qui lui correspondait. Elle était alors incapable de reconnaitre sa propre image parce qu’elle ne se voyait absolument pas. A partir du selfie, il y a une volonté de « faire corps » avec une insaisie de soi et une volonté de recoller les morceaux d’une identité fragmentée à partir de l’image. C’est en quelque sorte une tentative de se « réapproprier » une image de soi éclatée, évanescente, insaisissable.

Nous pouvons aller encore un peu plus loin dans l’analyse du selfie en se référant à la métaphysique du visage de Levinas. Même s’il n’y a évidemment pas de métaphysique derrière le selfie, il n’empêche que pour beaucoup, ces selfies sont avant tout des représentations du visage. L’intérêt est que le visage est le lieu-même de l’ipséité, de la singularité, de ce qu’il y a peut-être d’unique : c’est le lieu de la subjectivité. Il faut s’apercevoir que c’est par le visage que se joue le selfie. Il semble y avoir une volonté, dans un monde très conformiste, qui se veut très normatif, d’affirmer ce qu’il y a d’absolument unique. Dans le selfie, il existe la volonté de dévoiler une ipséité dans un monde très normé qui ne permet plus de l’exprimer. Et si l’acte selfique était dans un monde extrêmement conformiste, une manière de montrer ce qu’il y a d’unique, de spécifique chez un sujet en trouvant la capacité à dire Je ?

« Portrait de Jean-Jacques Rousseau », Maurice Quentin de la Tour (huile sur toile, 1753)

Dans le premier livre des Confessions, Rousseau écrit « Je me suis montré tel que je fus »…

Rousseau disait justement qu’il ne fallait jamais reprocher à un homme d’être sincère !

Cependant Jean Starobinski fait remarquer dans Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle qu’en voulant se montrer authentique, il nous dupe de la plus belle des manières en se mettant en scène soi-même. Vous qui avez beaucoup travaillé sur le concept de sincérité[4], diriez-vous en ce sens que cette critique de l’inauthenticité de se mettre soi-même en scène par le selfie n’est pas valable ?

Je ne dirais pas qu’elle n’est pas valable mais plutôt limitée. La mise en scène n’empêche en rien, à mon sens, de se montrer soi-même. Il faut distinguer les moyens de se questionner soi-même des enjeux de ces questionnements, et plus précisément de ce que serait une vérité de soi. Là est la complexité. Pour être totalement sincère, il faudrait être pure transparence à soi. Autrement dit, il faudrait détenir une vérité du moi immuable, inchangée et inchangeable, voire absolue, ce qui semble véritablement impossible. Le moi est en permanente évolution, en constant devenir. Il y a quelque chose d’assez stable dans l’incapacité à se connaitre totalement. Dès lors comment être totalement transparent à l’autre quand on ne peut pas être totalement transparent à soi ? Que donner à l’autre si l’on est dans l’incapacité à se saisir soi-même ?

Ce qui fait la force de la sincérité, ce n’est pas tant le fait qu’elle soit totale et effective que l’intention-même de la sincérité. La puissance de la sincérité se tient dans l’effort de sincérité, qui consiste à effectuer ce mouvement de questionnement de soi sur soi, pour faire émerger une part de soi. Pour être encore plus réductrice : qu’est-ce donc que la sincérité ? La sincérité est la question qui cherche à savoir « qui suis-je ? » et aussi surtout « qu’est-ce que je veux ? ». La question qui se pose dans « qu’est-ce que je veux ? » est celle du désir, qu’on retrouve très fortement en psychanalyse chez Lacan. Comment faire émerger mon désir ? C’est une question d’ordre vitale, essentielle, fondamentale et en même temps qui porte en elle-même son inachèvement. Il n’est pas possible de répondre à cette interrogation, mais l’interrogation elle-même est fondamentale. Car si je n’interroge pas l’essence de mon désir comment puis-je orienter mon existence ?

Pour répondre à votre question, on peut tout à fait voir l’acte selfique comme un acte de questionnement qui fait émerger sa subjectivité, à la fois pour en prendre conscience dans son lien à soi et dans son lien à l’altérité mais aussi pour en faire émerger une quelconque forme de sincérité. Il serait réducteur de dire que je ne suis pas sincère ou authentique parce que je me présente sous un jeu d’apparences, de mise en scène et de recomposition de moi. Qui nous dit que cette volonté de se recomposer soi-même n’est pas une vérité comme une autre ? Cela renvoie à ce que je disais précédemment sur l’usage des filtres Snapchat par les adolescents. Pourquoi n’y aurait-il pas tout simplement l’idée d’une communication très basique avec humour, où l’on rigole, avec légèreté ?

Il y a quelque chose de l’ordre du garçon de café chez Sartre, qui joue au garçon de café et qui, d’une certaine manière se découvre garçon de café en jouant ce rôle…

« La psychanalyse va-t-elle disparaître ? », Elsa Godart (Albin Michel, 2018)

Exactement, quelque chose de ce genre est en jeu. C’est ce que j’écris dans La psychanalyse va-t-elle disparaître ? quand je parle du regard à partir de cet exemple sartrien. Il faut être garçon de café et il ne devient plus que garçon de café. Autrement dit, son être s’arrête à son apparaître. Sans reprendre toute l’analyse sartrienne, je dirais que le « je » se réduit à un « jeu ». Tout d’abord, nous sommes tous pris dans le maillage de notre représentation, de notre facticité. Ce qui n’est d’abord qu’un jeu, ne se limite plus qu’à être une vérité. Je vous donne un exemple : beaucoup de personnes me réduisent à mon profil Facebook. Les personnes que je ne connais pas sont à mille lieux d’imaginer ce que je fais réellement. Mais, ce qui m’a le plus étonnée, ce sont les personnes qui me sont très proches qui se sont laissées avoir par des facticités de cette nature. C’est surprenant car, même pour ceux qui me connaissent très bien, au regard de trois photos superficielles, mon parcours intellectuel, les ouvrages que j’ai pu écrire disparaissent et n’existent plus. C’est comme si l’être, ce qui fait l’essence d’un sujet, n’avait plus de prise quand il s’agit de voir. Le jeu de l’apparence est tellement puissant qu’il nie l’être. A l’heure des réseaux sociaux, le garçon de café demande donc à être revisité. C’est là où on s’aperçoit que le « jeu » devient un « je » : expression du Soi digital, c’est-à-dire que c’est en cela qu’il y a quelque chose qui ne nous appartient plus. On rentre là dans des champs d’opacité, d’obscurité, de manque de clarté dans les usages qu’on peut avoir et dans la représentation de soi que l’on peut avoir de soi ou des autres ou que les autres ont de nous.

Auparavant, pour pouvoir avoir une photo de soi devant un monument, on demandait à des passants de prendre la photo, maintenant, avec la caméra frontale, on le fait soi-même. Est-ce qu’il y a dans cet acte selfique quelque chose d’assimilable à l’enfant qui se regarde dans un miroir, découvre son visage et apprend à se reconnaitre ? Est-ce qu’il y a dans le selfie la recherche d’une image actualisée de soi-même grâce à laquelle je sais sans cesse ce à quoi je ressemble ?

Le smartphone comme miroir de poche est un grand classique. Dans le taxi, avant une émission de télévision par exemple, j’utilise l’écran comme un miroir. Cela me fait penser à la scène de Huis-clos de Sartre où Estelle cherche son miroir de poche dans son sac : on lui a pris, certainement volé. En ce sens, elle n’est plus que condamnée, assujettie au regard de l’autre. A ce moment, elle a cette réplique admirable à la scène 5 : « Je me sens drôle. Ça ne vous fait pas cette effet-là, à vous : quand je ne me vois pas, j’ai beau me tâter, je me demande si j’existe pour vrai », ce à quoi Inès répond : « Vous avez de la chance. Moi, je me sens toujours de l’intérieur ». C’est dans la confirmation de l’image extérieure qu’on arrive à recoller une identité intérieure. Voilà pourquoi je vous parlais tout à l’heure d’identité diffractée, morcelée, éclatée. Evidemment ce qui fait le rôle de cette recomposition de soi, dans cette capacité à être confirmer dans mon existence, c’est le regard de l’autre. Husserl avance cette idée dans sa cinquième méditation cartésienne. Robinson a besoin de Vendredi et il l’aurait inventé quand bien même il n’existait pas, pour ne pas devenir fou. Pour me confirmer dans mon existence j’ai donc besoin du regard de l’autre. Le miroir peut donc faire ce travail de recomposition de soi, mais ce n’est pas suffisant. Cela engage donc la confirmation de soi par le regard des autres, mais aussi par les « likes ». Être c’est être liké, pour détourner la formule de Berkeley.

La confirmation par le like serait donc une confirmation de son existence ?

Tout l’enjeu, pour rentrer en profondeur dans cette problématique, se résume dans la question du « voir ». Dans le De visione Dei, Nicolas de Cues avait mis en évidence l’importance de la vision : voir, c’est être vu. Cette thématique est récurrente pendant la période médiévale et si profondément analysée par Plotin. On retrouve cette idée du mystère de la vision dans le rapport du visible au voyant chez Merleau-Ponty dans L’Œil et l’Esprit : qu’est-ce qui fait que l’artiste rend visible ? Parallèlement à cela, on peut ainsi poser la question de la visibilité sur les réseaux sociaux, par la publication de selfie mais même dans un sens plus large. Pourquoi y a-t-il une course à la visibilité ? Evidemment, le selfbranding, l’auto-promotion de soi ont des raisons matérielles qui les motivent. Mais au-delà de cela, la raison semble être la confirmation de l’existence, pouvant aller jusqu’à la « pulsion scopique » dont parlent Freud et Lacan. L’importance et la notoriété se font par le nombre de « vues », pas nécessairement le nombre de likes : ce sont les « vues » qui sont en jeu.

Cela invite à ce que j’appelle une « clinique de regard », derrière laquelle se cache la question de la reconnaissance. L’enjeu du XXIème siècle par le biais de la virtualité renvoie à la problématique fondamentale de la reconnaissance (de Hegel à Honneth en passant par Ricoeur). Pourquoi ? La société hypermoderne est une société paradoxale. A l’heure du big data, dans un contexte d’ « infobésité », dans une société ultra-communicante, il y a le risque de n’arriver ni à dire ni à être entendu et peut-être même à « être vu ». Dans ce contexte très normatif, la capacité de pouvoir dire, puis de pouvoir dire « je » est quelque chose qui peut paraître complexe. Je vous renvoie à l’épisode « Nosedive (« Chute libre ») de la série Black Mirror où l’on retrouve une société aseptisée, imbibée de psychologie positive à outrance. Un mot de trop et vous perdez des points et votre crédibilité. Or, ceci est une intolérance à ce qui fait l’essence même de l’humanité, dans la mesure où l’homme n’est pas un être extraordinairement génial, pétri de bonnes intentions. Tout ce qui est la part d’ombre, de noirceur, de médiocrité, de mensonge fait partie de l’humanité. Il ne faut absolument pas aseptiser les mesquineries, les bassesses, les colères, les mots de trop, les cris, les angoisses. Mais, nous vivons dans des sociétés qui tendent vers cela, où tout doit être nickel, sans jamais un mot ni trop haut ni trop bas. Un peu d’enthousiasme vous fait passer maintenant pour un hystérique.

Enfin, vous abordez différentes dimensions qui s’imbriquent, décrivant des perspectives multiples d’appréhension du selfie et de son rapport essentiel au moi. Comment considérez-vous le rapport avec le cas de l’autoportrait ? Est-ce que le peintre et l’instragrameur visent la même chose en publiant une reproduction d’eux-mêmes ?

« L’Homme au turban rouge », Jan van Eyck (huile sur toile, 1433)

Dans mes travaux sur la sincérité, je me suis penché sur la question de l’autoportrait. Sans entrer dans les détails, l’usage classique de la sincérité a lieu vers le XIIème siècle. C’est l’époque où émerge le sujet comme conscience de soi, en parlant du singulier comme chez Charles de Bovelles. Pour en arriver là, il aura fallu qu’on se dégage du théocentrisme pour en arriver à une forme d’anthropocentrisme. Le regard n’est plus tourné vers le monde comme chez les Grecs ou vers Dieu comme pour la Chrétienté. La grande question, qui sera celle de l’Humanisme, est « qu’est-ce que l’homme ? ». Dans ce contexte au début de la Renaissance, au XVème siècle qu’émergent les premiers autoportraits[5], dans le même mouvement que l’émergence de la sincérité, de la conscience de soi, c’est-à-dire du sujet. Le peintre peignait une scène de la vie quotidienne et se représentait lui-même en un petit personnage. Il a bien fallu à un moment donné que l’artiste décide de détourner son regard, que le sujet de son sujet devienne lui-même.

Je ne parlerai donc pas du selfie comme de la continuité d’un autoportrait, mais comme d’un genre à part entière. S’il peut y avoir des questionnements analogues à ceux de l’autoportrait, en particulier l’enjeu de la quête identitaire, l’intérêt est de voir qu’à différentes époques il existe la volonté ou le besoin de se représenter soi-même pour savoir qui on est, de se saisir dans la métamorphose même de ce qu’est le moi en devenir, en permanence. La photographie c’est la captation de soi, pourrions-nous dire. Quand Roland Barthes parle du « punctum » dans La Chambre claire, de cette capacité de poindre, de saisir l’intensité d’un instant, c’est comme si on arrivait par l’image à appuyer sur pause pour saisir une part de soi un peu moins instable. Le selfie n’est pas un acte aussi superficiel qu’il n’y apparait ou auquel on voudrait le réduire. C’est très intéressant pour la philosophie de s’approprier le nouvel ethos qu’on trouve dans le contemporain et de faire de sujets anodins de véritables sujets de réflexions. Penser là où il y a de l’impensé est quelque chose qui m’importe beaucoup.

Entretien préparé par Jonathan Daudey
Propos recueillis par Jonathan Daudey

Notes :

[1] La psychanalyse va-t-elle disparaître ? Psychopathologie de la vie hypermoderne, A paraître le 18 janvier 2018 (Albin Michel).

[2] Brunschvig, n°323.

[3] Troubles du comportement alimentaire, NDLR

[4] La sincérité. Ce que l’on dit, ce que l’on fait, Larousse, 2008.

[5] L’Homme au turban rouge de Jan van Eyck de1433 est désigné comme le plus ancien

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Une réflexion sur “Entretien avec Elsa Godart : « Dans le selfie, il existe la volonté de dévoiler une ipséité dans un monde très normé qui ne permet plus de l’exprimer »

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