Entretiens/Philosophie

Entretien avec Maurizio Ferraris : « Le manque de conscience, dans un humain, est la pire imbécillité »

Maurizio Ferraris

Maurizio Ferraris est philosophe. Professeur de philosophie théorétique à l’Université de Turin, il dirige le Centre interuniversitaire d’ontologie théorique et appliquée (CTAO). Son oeuvre prolifique explore diverses questions d’ontologie, d’esthétique et d’herméneutique et leurs applications à la technologie. Il est aussi connu pour son amitié avec Markus Gabriel, donnant naissance à un courant de pensée qu’il appelle « nouveau réalisme ». Parmi ses ouvrages traduits en français, nous retrouvons Good-bye Kant (L’éclat, 2009), Manifeste du nouveau réalisme (Hermann, 2014) et plus récemment Mobilisation totale (PUF, 2016). Cet été, Maurizio Ferraris interroge dans son ouvrage L’imbécilité est une chose sérieuse (PUF, 2017) le mystère de la bêtise humaine, mettant en avant les idioties de nos plus grands penseurs, dans un ton proche d’Umberto Eco — l’occasion pour nous de nous entretenir avec l’auteur.


Votre ouvrage s’intitule L’imbécilité est une chose sérieuse et vous y montrez que l’homme est condamné à être un imbécile. Pourquoi avoir choisi de parler de l’imbécilité comme une chose « sérieuse » plutôt que comme une chose « tragique » (au sens antique du terme) ?

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« L’imbécilité est une chose sérieuse », Maurizio Ferraris (PUF, aout 2017)

Maurizio Ferraris : Par simple commodité linguistique. L’expression X « est une chose sérieuse » est très courante, au moins en italien, dire que l’imbécillité est une chose tragique aurait donné un surplus de pathétique a une phrase qui se voulait plate, ordinaire. Cela dit, vous avez raison, l’imbécillité est aussi une chose tragique, tout comme elle est aussi une chose comique…

Les références et les invectives contre Rousseau sont nombreuses (vous le surnommez notamment le « Paranoïaque »). Est-ce que vous avez voulu répondre à la question qu’il pose dans le Discours sur l’Origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » ?

Oui, sauf que Rousseau voyait l’imbécillité comme un produit de la technique, là où j’y vois le supplément nécessaire d’un être qui est constitutivement imbécile, et l’est d’autant plus s’il est dépourvu de technique, in-baculum, sans bâton, suivant l’étymologie d’ « imbécile ». En ce sens, ma question serait donc « Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir intelligent ? », au lieu de demeurer imbécile dans l’état de nature. Et, bien sur, « Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir paranoïaque ? », comme en effet il est arrivé à Rousseau, ce n’est pas seulement mon avis. Songez à Voltaire (Rousseau comme « fou dangereux »), à Hume…

Suite à cela, en disant que jamais la bête n’est jamais bête, diriez-vous que l’imbécilité est une tendance « humaine trop humaine » et que jamais rien ne pourra venir contrevenir à cette nature humaine ?

Mais non, il n’y a pas une « nature humaine » en soi, il n’y a qu’un manque qui est rempli, justement, par la technique, la culture, le savoir. L’homme est l’animal non encore stabilisé, comme le disait Nietzsche, donc il a besoin de toute sorte de soutien, d’aide, de supplément, de bâton.

Une partie de votre essai est dédié à la question de l’antisémitisme de Heidegger, notamment depuis la publication récente des Cahiers Noirs. Vous refusez l’idée d’un « antisémitisme métaphysique » et surnommez Heidegger « l’imbécile des Préalpes ». Néanmoins, puisque vous montrez que tout être humain est sujet à l’imbécilité, pourrions-nous affirmer que l’imbécilité de Heidegger est de l’ordre de la « banalité », tel qu’Hannah Arendt l’entendait pour Eichmann et tel que Jean-Luc Nancy le propose pour Heidegger lui-même dans Banalité de Heidegger ?

Ce n’est pas moi, c’est Thomas Bernhard qui définit Heidegger « l’imbécile des Préalpes », dans une page inoubliable de Alte Meister, une page que j’aurais voulu écrire moi-même, mais que malheureusement a été écrite par quelqu’un moins imbécile que moi. Cela dit, je me demande si les catégories de l’antisémitisme métaphysique et de l’antisémitisme banal ne relèvent d’une même stratégie : il était antisémite, mais métaphysique, on va lui pardonner ; il était antisémite, comme tout le monde, on va lui pardonner – là où la question ce n’est pas de pardonner quelque chose a Heidegger, mais se demander comment et pourquoi un antisémite nazi a pu être le philosophe de référence d’une saison philosophique, celle du postmodernisme, qui se jugeait progressiste, et l’était, en effet, mais avec des faiblesses dont la passion heideggerienne trop souvent acritique est un exemple.

Portrait de Jean-Jacques Rousseau, Quentin de la Tour, huile sur toile (détail)

Dans L’Image-temps. Cinéma II, Gilles Deleuze, qui pense déjà l’imbécilité dans Différence et répétition, écrit la phrase suivante :  « Nous avons besoin d’une éthique ou d’une foi, ce qui fait rire les idiots ; ce n’est pas un besoin de croire à autre chose, mais un besoin de croire à ce monde-ci, dont les idiots font partie » (Minuit, coll. « Critique », 1985, p. 225). Quelle éthique, d’après vous, pourrait convenir à cette tâche de vouloir faire rire les idiots ?

La célèbre phrase de Deleuze tombe dans une analyse compliquée et riche de la différence entre le cinéma classique et le cinéma moderne, je crains qu’il serait naïf, ou pire, la lire hors contexte. Si je peux me référer à mon expérience personnelle, je n’aime pas tellement que les idiots rient de moi, bien que naturellement ça peut arriver, et il peut évidemment arriver aussi que les idiots aient raison de rire de moi.

Vous développez de nombreuses pages autour de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel concernant la question de la conscience, où vous montrez que le tu quoque de départ et toujours aussi un « moi aussi ». Pourtant Nietzsche imputait à la conscience d’être la cause pathologique de notre imbécilité, cause incurable car il ne peut y avoir d’humain sans conscience. Quel rôle joue notre conscience dans notre stupidité ?

La conscience peut toujours être conscience malheureuse, fausse conscience, délire de la présomption, elle peut donc être imbécile. Mais – malgré Nietzsche – le manque de conscience, dans un humain, donc dans un être supposé être conscient, c’est la pire imbécillité, et même pire que l’imbécillité : c’est la barbarie, la brutalité – tout ce qu’on pardonne dans les animaux non humains, mais qui est impardonnable dans l’humain justement parce qu’il est censé être conscient.

Entretien préparé par Jonathan Daudey
Propos recueillis par Jonathan Daudey

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